Avant les applications mĂ©tĂ©o, les radars, les modĂšles numĂ©riques et les prĂ©visions Ă dix jours, les campagnes disposaient dâun autre outil dâobservation : le dicton. Ces petites phrases, souvent rimĂ©es et faciles Ă retenir, rĂ©sumaient des siĂšcles dâobservations sur les tempĂ©ratures, les pluies, les brouillards, les rĂ©coltes, les vendanges, les gelĂ©es et le comportement des animaux. Leur intĂ©rĂȘt reste rĂ©el, Ă condition de ne pas leur demander une prĂ©cision quâils nâont jamais eue. Un dicton dĂ©crit une tendance, une expĂ©rience locale ou une rĂšgle pratique ; il ne constitue pas une prĂ©vision mĂ©tĂ©orologique au sens moderne. Lâautomne français compte ainsi plusieurs dizaines de formules populaires, avec une forte concentration autour de septembre, octobre et novembre.
| đ RepĂšre | đ PĂ©riode | đĄïž Ce que le dicton observe | đŸ Domaine |
| đ Saint-Matthieu | 21 septembre | Transition Ă©tĂ©-automne | Vigne, saisons |
| đ«ïž Brouillards dâoctobre | Octobre | HumiditĂ©, visibilitĂ© | MĂ©tĂ©orologie |
| đ§ïž Octobre en bruine | Octobre | Pluies fines | Temps |
| đ Fin octobre | Octobre | Fin des vendanges | Viticulture |
| âïž GelĂ©es dâoctobre | Octobre | Premiers froids | Agriculture |
| đ Feuilles dâoctobre | Octobre | DĂ©clin de la vĂ©gĂ©tation | Nature |
| đŹïž Vent dâoctobre | Octobre | Renforcement des vents | MĂ©tĂ©orologie |
| đ§ïž Pluie dâoctobre | Octobre | Sols et rĂ©coltes | Agriculture |
| đ° Saint-Martin | 11 novembre | Douceur tardive | Climat |
| đ Novembre | Novembre | DĂ©gradation du temps | Saison |
| đ§ïž Novembre pluvieux | Novembre | HumiditĂ© | Agriculture |
| âïž Neige de novembre | Novembre | Premiers Ă©pisodes froids | Hiver |
| đ«ïž Brouillards | Automne | Inversions thermiques | MĂ©tĂ©orologie |
| đ Gel et parasites | Octobre-novembre | Effet du froid | Jardin |
| đ„ Retour au feu | Automne avancĂ© | Baisse des tempĂ©ratures | Vie quotidienne |
Dans les campagnes françaises, le calendrier populaire ne sĂ©parait pas vraiment mĂ©tĂ©o, agriculture et vie quotidienne. Une pluie de septembre concernait la vigne, une gelĂ©e dâoctobre pouvait modifier une rĂ©colte, un brouillard annonçait une matinĂ©e humide et une douceur de novembre permettait encore de travailler dehors sans ressortir immĂ©diatement la grosse laine. Les dictons ont donc une particularitĂ© intĂ©ressante : ils parlent rarement de la mĂ©tĂ©o pour la mĂ©tĂ©o. Ils parlent de ce que cette mĂ©tĂ©o change dans la vie rĂ©elle.
đ§Â« Ă la Saint-Matthieu, lâĂ©tĂ© adieu. » Cette formule appartient Ă une famille trĂšs ancienne de dictons associĂ©s au 21 septembre. Elle rappelle que la Saint-Matthieu se situe prĂšs de lâĂ©quinoxe dâautomne et marque, dans le calendrier traditionnel, une rupture symbolique avec lâĂ©tĂ©. Sur le plan astronomique, la date exacte de lâĂ©quinoxe varie lĂ©gĂšrement selon les annĂ©es et se situe gĂ©nĂ©ralement autour du 22 ou du 23 septembre dans notre calendrier actuel. Le dicton simplifie donc la rĂ©alitĂ©, mais son idĂ©e gĂ©nĂ©rale reste facile Ă comprendre : aprĂšs cette pĂ©riode, la durĂ©e du jour diminue rapidement et les matinĂ©es fraĂźches deviennent plus frĂ©quentes.
Il faut toutefois Ă©viter de prendre cette phrase au pied de la lettre. Une Saint-Matthieu douce ne signifie absolument pas que lâĂ©tĂ© mĂ©tĂ©orologique disparaĂźt le lendemain. Certaines fins de septembre peuvent encore connaĂźtre des tempĂ©ratures proches de 25 °C, voire davantage dans certaines rĂ©gions françaises. Ă lâinverse, une descente dâair froid peut dĂ©jĂ donner des matinĂ©es trĂšs fraĂźches avant lâĂ©quinoxe. Le dicton fonctionne donc comme un repĂšre saisonnier plutĂŽt que comme une rĂšgle thermique.
đ§Â« Ă la Saint-Matthieu, cueille le raisin si tu veux. » Celui-ci est beaucoup plus pratique. Il rappelle lâimportance du calendrier des vendanges et le rĂŽle des conditions mĂ©tĂ©o dans la rĂ©colte du raisin. Dans les vignobles traditionnels, la dĂ©cision de rĂ©colter dĂ©pendait de lâĂ©tat des grappes, de leur maturitĂ©, de leur aciditĂ©, de leur teneur en sucre, de la mĂ©tĂ©o prĂ©vue et du risque de dĂ©gradation des raisins.
Le calendrier des vendanges a Ă©normĂ©ment changĂ© avec les dĂ©cennies. Les dates peuvent varier fortement selon les cĂ©pages, les rĂ©gions, lâexposition des parcelles et le millĂ©sime. Une rĂ©colte prĂ©coce peut commencer dĂšs la fin aoĂ»t dans certaines zones, tandis que des vendanges plus tardives peuvent se poursuivre en octobre, voire plus tard pour certaines productions. Le dicton ne donne donc pas une date universelle : il rappelle simplement que septembre reprĂ©sente traditionnellement un moment majeur pour la vigne.
đ§Â« Ă la Saint-Matthieu, les jours sont Ă©gaux aux nuits dans leur cours. » Ici, la rĂ©fĂ©rence astronomique est particuliĂšrement intĂ©ressante. Le dicton associe la Saint-Matthieu Ă lâĂ©quinoxe dâautomne, pĂ©riode proche de lâĂ©quilibre entre durĂ©e du jour et durĂ©e de la nuit. Dans la rĂ©alitĂ©, lâĂ©galitĂ© parfaite entre jour et nuit ne tombe pas exactement le jour de lâĂ©quinoxe pour un observateur situĂ© en France. La rĂ©fraction atmosphĂ©rique, qui dĂ©forme lĂ©gĂšrement la position apparente du Soleil prĂšs de lâhorizon, ainsi que la dĂ©finition du lever et du coucher du Soleil expliquent cette diffĂ©rence.
Le dicton traduit cependant une observation simple : Ă cette pĂ©riode, la durĂ©e du jour dĂ©croĂźt rapidement. Ă Paris, par exemple, la durĂ©e dâensoleillement thĂ©orique passe dâenviron 12 heures autour de lâĂ©quinoxe Ă moins de 9 heures Ă la fin novembre. Dans le sud de la France, les journĂ©es restent un peu plus longues. Cette diminution de la lumiĂšre influence directement la tempĂ©rature des sols, la vĂ©gĂ©tation et le comportement de nombreuses espĂšces.
đ§Â« Ă la Saint-Matthieu, sâil fait bleu, câest quâil fait beau, prĂ©pare tes tonneaux. » La formulation appartient clairement au monde viticole. Un ciel dĂ©gagĂ© autour de cette pĂ©riode Ă©tait associĂ© Ă des conditions favorables pour les vendanges et la conservation du raisin avant sa transformation. La logique est assez intuitive : du soleil, des tempĂ©ratures convenables et une faible humiditĂ© rĂ©duisent les difficultĂ©s liĂ©es Ă la rĂ©colte.
Il faut nĂ©anmoins se mĂ©fier du raisonnement qui consisterait Ă transformer cette phrase en prĂ©vision Ă long terme. Une belle journĂ©e autour du 21 septembre ne permet pas de connaĂźtre le temps du mois suivant. Les conditions atmosphĂ©riques françaises dĂ©pendent de la circulation gĂ©nĂ©rale, des masses dâair atlantiques, continentales ou mĂ©diterranĂ©ennes, de la pression atmosphĂ©rique et de la position des perturbations. Un beau ciel Ă Saint-Matthieu reste donc un bon signe pour le travail du jour, pas une promesse pour octobre.
đ§Â« Quand vient Saint-Matthieu, le pinson fait ses adieux. » Ce dicton sâappuie sur les migrations et les changements saisonniers observĂ©s dans les campagnes. Il faut toutefois apporter une nuance importante : tous les pinsons ne quittent pas la France Ă la mĂȘme pĂ©riode et tous ne migrent pas de la mĂȘme façon. Le pinson des arbres, trĂšs rĂ©pandu, possĂšde des populations sĂ©dentaires et des populations migratrices. Dans certaines rĂ©gions, vous pouvez donc continuer Ă en observer pendant tout lâhiver.
Cette particularitĂ© explique pourquoi les dictons animaliers sont souvent plus subtils quâils nâen ont lâair. Une phrase populaire peut provenir dâune observation parfaitement juste dans une rĂ©gion donnĂ©e, mais devenir moins pertinente quelques centaines de kilomĂštres plus loin. Le comportement des oiseaux dĂ©pend du climat local, des ressources alimentaires, de la latitude et de lâorigine des populations.
đ§Â« Octobre en bruine, hiver en ruine. » VoilĂ un dicton beaucoup plus mĂ©tĂ©orologique, mais aussi beaucoup plus discutable. La bruine dĂ©signe de trĂšs petites gouttes dâeau, gĂ©nĂ©ralement associĂ©es Ă des nuages bas et Ă une atmosphĂšre humide. En automne, ces situations peuvent apparaĂźtre sous lâeffet de masses dâair humides, de brouillards ou de rĂ©gimes de faible pression.
Le problĂšme apparaĂźt avec la seconde partie. Rien ne permet de considĂ©rer une bruine en octobre comme un indicateur fiable de lâhiver qui suivra. LâatmosphĂšre fonctionne sur des Ă©chelles beaucoup plus complexes. Une pĂ©riode humide en octobre peut ĂȘtre suivie dâun mois de novembre sec, puis dâun hiver froid ou doux. Le dicton traduit donc davantage une ancienne croyance climatique quâune relation statistique robuste. Il reste toutefois trĂšs reprĂ©sentatif de la maniĂšre dont les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes cherchaient Ă relier les saisons entre elles.
đ§Â« Octobre en brumes, mois Ă rhumes. » Celui-ci possĂšde une logique plus convaincante, mĂȘme si son vocabulaire appartient Ă une Ă©poque oĂč lâon associait volontiers les conditions mĂ©tĂ©orologiques aux maladies saisonniĂšres. Les brouillards deviennent frĂ©quents dans certaines rĂ©gions françaises en automne, notamment lors des nuits calmes, sous ciel clair, avec une humiditĂ© importante et un refroidissement du sol.
Le mĂ©canisme est bien connu : le sol perd de la chaleur pendant la nuit, lâair situĂ© juste au-dessus se refroidit et peut atteindre son point de rosĂ©e. Si les conditions sont favorables, de minuscules gouttelettes dâeau apparaissent dans lâair et forment le brouillard. Cette situation ne provoque pas directement un rhume, puisque le rhume est une infection virale, mais les mois plus frais favorisent le temps passĂ© dans des espaces fermĂ©s et les contacts rapprochĂ©s. Le dicton mĂ©lange donc une observation mĂ©tĂ©orologique rĂ©elle avec une interprĂ©tation sanitaire ancienne.
đ§Â« Octobre en gelĂ©es, chenilles trĂ©passĂ©es. » Ici, le paysan observait les effets du froid sur les insectes et leurs diffĂ©rents stades de dĂ©veloppement. Une gelĂ©e peut effectivement provoquer une forte mortalitĂ© chez certains insectes, leurs Ćufs ou leurs larves, selon lâespĂšce et leur niveau de rĂ©sistance au froid.
Mais il ne faut pas imaginer quâune seule nuit Ă 0 °C ferait disparaĂźtre toutes les chenilles du jardin. Les insectes possĂšdent des stratĂ©gies trĂšs diverses pour survivre Ă lâhiver. Certains passent la mauvaise saison sous forme dâĆuf, dâautres sous forme de larve, de chrysalide ou dâadulte. Certaines espĂšces supportent des tempĂ©ratures nĂ©gatives remarquables grĂące Ă des mĂ©canismes physiologiques adaptĂ©s.
Le dicton rĂ©sume donc une rĂ©alitĂ© observable sans prĂ©tendre dĂ©crire toute lâĂ©cologie des insectes. Pour le jardinier, il rappelle surtout que lâarrivĂ©e des premiĂšres gelĂ©es change profondĂ©ment lâactivitĂ© biologique du jardin.
đ§Â« Octobre glacĂ© fait vermine trĂ©passer. » Cette formule ressemble Ă la prĂ©cĂ©dente et repose sur la mĂȘme observation : le froid automnal peut rĂ©duire certaines populations dâorganismes nuisibles. Dans une agriculture ancienne, cette perspective Ă©tait plutĂŽt accueillie avec satisfaction. Une baisse naturelle de certaines populations dâinsectes pouvait rĂ©duire les dĂ©gĂąts sur les cultures.
Aujourdâhui, le phĂ©nomĂšne est beaucoup plus complexe Ă analyser. Une tempĂ©rature basse ne touche pas seulement les organismes considĂ©rĂ©s comme nuisibles. Elle affecte aussi leurs prĂ©dateurs, les pollinisateurs, les invertĂ©brĂ©s du sol et toute une partie de la chaĂźne alimentaire. Une gelĂ©e prĂ©coce peut mĂȘme avoir des effets nĂ©gatifs sur certaines cultures encore fragiles. Le dicton demeure donc utile comme observation, mais sa lecture doit rester Ă©cologique plutĂŽt que purement agricole.
đ§Â« En octobre, qui nâa pas de robe en cherche. » Cette vieille formule parle moins de mĂ©tĂ©o que dâadaptation au changement de saison. La « robe » dĂ©signe ici le vĂȘtement, au sens large. Lorsque les tempĂ©ratures chutent, il faut ressortir les habits plus chauds. Câest une maniĂšre ancienne de dire que lâautomne ne laisse pas beaucoup de temps pour hĂ©siter entre le tee-shirt et le manteau.
La phrase paraĂźt aujourdâhui presque amusante, mais elle correspondait Ă une rĂ©alitĂ© matĂ©rielle. Avant le chauffage central, les logements modernes et les vĂȘtements techniques, le passage vers la saison froide reprĂ©sentait une vĂ©ritable transition domestique. Il fallait prĂ©parer les vĂȘtements, le bois, le charbon, les rĂ©serves alimentaires et parfois les Ă©quipements nĂ©cessaires aux dĂ©placements.
đ§Â« Vent dâoctobre, ta pelisse il faut que tu sortes. » MĂȘme idĂ©e, avec cette fois le vent comme signal. Un vent modĂ©rĂ© peut dĂ©jĂ augmenter fortement la sensation de froid. La tempĂ©rature mesurĂ©e par un thermomĂštre ne correspond pas forcĂ©ment Ă ce que votre corps ressent lorsquâun flux dâair accĂ©lĂšre les pertes thermiques de la peau.
Le phĂ©nomĂšne est particuliĂšrement sensible sur un vĂ©lo, une moto ou lors dâune marche rapide. Ă tempĂ©rature identique, lâabsence de vent et un vent soutenu peuvent produire une sensation trĂšs diffĂ©rente. Les anciens nâavaient pas besoin de connaĂźtre la formule moderne du refroidissement Ă©olien : ils constataient simplement que le vent dâoctobre justifiait le retour des vĂȘtements chauds.
đ§Â« Quand octobre prend sa fin, dans la cuve est le raisin. » Ce dicton viticole est probablement lâun des plus parlants de la sĂ©rie. Il rappelle que la fin octobre correspond traditionnellement Ă lâachĂšvement dâune grande partie des vendanges dans de nombreux vignobles. Le raisin rĂ©coltĂ© rejoint alors les cuves pour les opĂ©rations de vinification.
Cette formule possĂšde une vĂ©ritable dimension historique. Les dates de vendanges dĂ©pendaient autrefois beaucoup plus directement de la mĂ©tĂ©o que dans certains systĂšmes actuels. Une pĂ©riode pluvieuse pouvait compliquer la rĂ©colte, favoriser lâĂ©clatement des baies et accĂ©lĂ©rer certains phĂ©nomĂšnes de pourriture. Ă lâinverse, un temps sec pouvait faciliter le travail dans les parcelles.
Le dicton ne dit donc pas seulement « octobre se termine ». Il dĂ©crit une Ă©chĂ©ance agricole. Il existe dâailleurs une trace ancienne de la formule « Quand octobre prend sa fin, la Toussaint est au matin », attestĂ©e dans les dictionnaires historiques de la langue française dĂšs les premiĂšres Ă©ditions du XVIIIe siĂšcle, ce qui montre que les dictons dâoctobre appartiennent Ă une tradition linguistique ancienne.
đ§Â« Beaucoup de pluie en octobre, beaucoup de vent en dĂ©cembre. » Cette formule illustre parfaitement la volontĂ© populaire de prĂ©voir les mois futurs Ă partir des conditions prĂ©sentes. Elle repose sur une idĂ©e de succession mĂ©tĂ©orologique : un mois dâoctobre humide serait associĂ© Ă un mois de dĂ©cembre plus agitĂ©.
Le problĂšme est que la relation nâa pas de valeur prĂ©dictive gĂ©nĂ©rale suffisante pour ĂȘtre utilisĂ©e aujourdâhui. Les rĂ©gimes mĂ©tĂ©orologiques peuvent parfois prĂ©senter des sĂ©quences cohĂ©rentes sur plusieurs semaines, mais ces relations varient selon les situations atmosphĂ©riques. Une perturbation active en octobre ne « programme » pas le vent de dĂ©cembre. Les prĂ©visions saisonniĂšres modernes elles-mĂȘmes travaillent surtout avec des anomalies moyennes et des probabilitĂ©s, pas avec des certitudes.
Le dicton reste toutefois intĂ©ressant parce quâil rĂ©vĂšle une chose importante : nos ancĂȘtres avaient parfaitement conscience que le temps pouvait sâorganiser en sĂ©quences. Ils cherchaient simplement Ă en tirer des rĂšgles beaucoup plus simples que celles utilisĂ©es aujourdâhui.
đ§Â« Octobre de froid pas chiche ne fait pas le vigneron riche. » Cette formule concerne directement la vigne. Un refroidissement prĂ©coce pouvait compromettre une partie de la rĂ©colte, surtout si les raisins nâavaient pas atteint le niveau de maturitĂ© recherchĂ©. Les tempĂ©ratures basses, le gel et les pluies pouvaient aussi compliquer les derniĂšres opĂ©rations de rĂ©colte.
La phrase appartient Ă une Ă©poque oĂč la viticulture dĂ©pendait fortement des conditions naturelles et oĂč les moyens de protection Ă©taient beaucoup plus limitĂ©s. Elle traduit donc une inquiĂ©tude trĂšs concrĂšte : lorsque le froid arrive trop tĂŽt, la rĂ©colte peut perdre en qualitĂ© ou en quantitĂ©.
Vous pouvez dâailleurs retrouver la mĂȘme logique dans de nombreux dictons agricoles. Le paysan ne cherchait pas seulement Ă savoir sâil allait faire beau. Il voulait savoir ce que la mĂ©tĂ©o allait faire Ă son blĂ©, Ă son raisin, Ă ses pommes, Ă ses chĂątaignes, Ă ses animaux ou Ă ses rĂ©serves.
đ§Â« Octobre nâa jamais passĂ© sans quâil y ait cidre brassĂ©. » Cette expression rappelle le lien trĂšs fort entre lâautomne et les pommes dans les rĂ©gions oĂč la production de cidre Ă©tait importante. AprĂšs la rĂ©colte, les fruits Ă©taient triĂ©s, broyĂ©s puis pressĂ©s afin dâobtenir le jus destinĂ© Ă la fermentation.
Le calendrier dĂ©pendait Ă©videmment des variĂ©tĂ©s. Toutes les pommes ne mĂ»rissent pas au mĂȘme moment et toutes ne possĂšdent pas les qualitĂ©s nĂ©cessaires Ă la fabrication dâun bon cidre. Les pommes Ă cidre se distinguent notamment par leur Ă©quilibre entre sucres, aciditĂ©, amertume et tanins. Certaines variĂ©tĂ©s donnent davantage de corps, dâautres apportent une aciditĂ© plus nette ou une structure tannique plus marquĂ©e.
Le dicton gĂ©nĂ©ralise donc une pratique rĂ©gionale. Il faut aussi rappeler que le cidre nâest pas uniquement une boisson dâautomne : sa fabrication peut sâĂ©taler sur plusieurs mois, selon la rĂ©colte, le stockage des fruits et les mĂ©thodes utilisĂ©es.
đ§Â« Brouillards dâoctobre et pluvieux novembre font bon dĂ©cembre. » Cette formule clĂŽt bien notre sĂ©rie parce quâelle rĂ©sume une vieille volontĂ© de lire lâhiver Ă travers lâautomne. Elle associe deux situations humides, les brouillards dâoctobre et les pluies de novembre, Ă un mois de dĂ©cembre prĂ©sentĂ© comme favorable.
LĂ encore, la science moderne ne permet pas de transformer cette phrase en rĂšgle de prĂ©vision. En revanche, le brouillard et la pluie possĂšdent bien des mĂ©canismes physiques identifiables. Les brouillards dâautomne apparaissent souvent dans des situations de forte humiditĂ© et de refroidissement nocturne, tandis que les pluies de novembre peuvent ĂȘtre liĂ©es Ă des circulations perturbĂ©es, avec des passages successifs de fronts et de masses dâair diffĂ©rentes.
Ce dernier dicton montre surtout les limites et lâintĂ©rĂȘt de cette tradition. Les anciens observaient Ă©normĂ©ment. Ils notaient les dates, les rĂ©coltes, les gelĂ©es, les pluies, les vents, les migrations dâoiseaux et lâĂ©tat des sols. Ils ne disposaient pas de sĂ©ries instrumentales homogĂšnes Ă lâĂ©chelle nationale, mais ils possĂ©daient une mĂ©moire locale extrĂȘmement riche. Le dicton est la version condensĂ©e de cette mĂ©moire.
Ce qui rend ces quinze formules encore intĂ©ressantes aujourdâhui, câest justement leur mĂ©lange de vĂ©ritĂ©, dâexpĂ©rience et de croyance. Certaines reposent sur une observation physique parfaitement comprĂ©hensible. Le brouillard apparaĂźt lorsque lâair atteint son point de saturation, les nuits deviennent plus longues aprĂšs lâĂ©quinoxe, les premiĂšres gelĂ©es modifient lâactivitĂ© des insectes et le vent accentue la sensation de froid. Sur ces points, lâexpĂ©rience populaire avait vu juste.
Dâautres dictons deviennent beaucoup plus fragiles lorsquâils prĂ©tendent prĂ©voir plusieurs semaines ou plusieurs mois Ă lâavance. Une bruine en octobre ne permet pas de connaĂźtre lâhiver, pas plus quâun orage Ă la Saint-Matthieu ne permet de garantir la qualitĂ© dâun millĂ©sime. Les mĂ©canismes atmosphĂ©riques sont trop complexes pour ĂȘtre rĂ©duits Ă une relation directe entre deux Ă©vĂ©nements Ă©loignĂ©s.
Il faut aussi tenir compte de la gĂ©ographie. La France possĂšde une diversitĂ© climatique remarquable sur une superficie relativement importante : influence ocĂ©anique Ă lâouest, climat mĂ©diterranĂ©en au sud-est, influence continentale dans certaines rĂ©gions de lâest, climat montagnard dans les Alpes, les PyrĂ©nĂ©es, le Massif central ou le Jura. Un dicton nĂ© en Normandie, en Bretagne, en Bourgogne ou dans le Bugey ne possĂšde pas forcĂ©ment la mĂȘme pertinence dans le Languedoc.
Le calendrier agricole explique aussi pourquoi les saints occupent une telle place dans les dictons. Avant lâutilisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e du calendrier moderne dans la vie quotidienne, les fĂȘtes religieuses constituaient des repĂšres trĂšs faciles Ă mĂ©moriser. La Saint-Matthieu, la Saint-Michel, la Toussaint ou la Saint-Martin permettaient de situer les travaux agricoles sans avoir besoin de consulter un calendrier imprimĂ©.
La Saint-Martin, le 11 novembre, possĂšde dâailleurs une place particuliĂšre dans la tradition mĂ©tĂ©orologique française avec lâidĂ©e dâun « Ă©tĂ© de la Saint-Martin ». Cette expression dĂ©signe une pĂ©riode de douceur relative susceptible de se produire en novembre. Elle ne correspond pas Ă une pĂ©riode fixe et ne survient pas chaque annĂ©e. Elle illustre nĂ©anmoins un phĂ©nomĂšne mĂ©tĂ©orologique bien rĂ©el : une remontĂ©e temporaire des tempĂ©ratures peut se produire aprĂšs une premiĂšre pĂ©riode fraĂźche, sous lâeffet dâun changement de circulation atmosphĂ©rique.
Câest probablement lĂ que se trouve la meilleure maniĂšre de lire les dictons aujourdâhui. Vous pouvez les considĂ©rer comme des fragments de climatologie populaire. Ils ne remplacent Ă©videmment ni un thermomĂštre, ni une station mĂ©tĂ©orologique, ni une analyse atmosphĂ©rique moderne. En revanche, ils racontent comment les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes percevaient les saisons et comment elles transformaient des observations parfois trĂšs fines en phrases courtes.
Il existe aussi une dimension presque psychologique dans ces expressions. Lâautomne est une saison de transition et les transitions crĂ©ent toujours de lâincertitude. La lumiĂšre baisse, les tempĂ©ratures deviennent plus irrĂ©guliĂšres, les premiĂšres gelĂ©es apparaissent, les feuilles changent de couleur, les brouillards deviennent plus frĂ©quents et les Ă©pisodes pluvieux peuvent se succĂ©der. Le dicton donne lâimpression de remettre un peu dâordre dans cette pĂ©riode oĂč le calendrier semble hĂ©siter entre les derniĂšres chaleurs et les premiers frimas.
Pour vous, lâintĂ©rĂȘt peut donc ĂȘtre double. Vous pouvez lire ces phrases comme un patrimoine culturel, mais aussi comme une invitation Ă observer votre environnement. Regardez la date des premiĂšres gelĂ©es, notez les tempĂ©ratures minimales, observez lâĂ©volution des arbres, la prĂ©sence des oiseaux, les brouillards matinaux ou la durĂ©e des pĂ©riodes sĂšches. Vous constaterez rapidement quâun automne nâest jamais exactement identique au prĂ©cĂ©dent.
Les relevĂ©s modernes donnent justement une dimension nouvelle Ă ces anciennes formules. LĂ oĂč un dicton disait « octobre en brumes », une station peut dĂ©sormais enregistrer la tempĂ©rature, lâhumiditĂ©, le point de rosĂ©e, la pression, le vent et la visibilitĂ©. LĂ oĂč le paysan observait une gelĂ©e blanche, vous pouvez mesurer une tempĂ©rature minimale Ă -1 °C sous abri, tandis que le sol peut prĂ©senter une tempĂ©rature diffĂ©rente. LĂ oĂč lâon parlait autrefois de « vent dâoctobre », lâanĂ©momĂštre peut enregistrer 45, 60 ou 80 km/h selon les rafales.
Cette diffĂ©rence entre observation et mesure ne rend pas le dicton inutile. Elle montre simplement que nous avons changĂ© dâoutils. Les anciens possĂ©daient la mĂ©moire du territoire ; nous possĂ©dons des sĂ©ries de donnĂ©es beaucoup plus prĂ©cises. Entre les deux, il existe une continuitĂ© assez amusante : lâenvie de comprendre le temps et de savoir ce quâil nous rĂ©serve.
Et puis il reste le charme de ces phrases. « Octobre en brumes, mois Ă rhumes » possĂšde une musique que nâaura jamais une ligne de tableau indiquant 93 % dâhumiditĂ© relative Ă 7 h 12. « Vent dâoctobre, ta pelisse il faut que tu sortes » donne immĂ©diatement une image que ne procurera jamais un graphique de vitesse du vent. Les dictons ont Ă©tĂ© conçus pour ĂȘtre retenus, transmis et rĂ©pĂ©tĂ©s autour dâune table, dans une ferme, au marchĂ© ou au coin du feu.
Leur prĂ©cision scientifique varie donc Ă©normĂ©ment, mais leur valeur historique et culturelle demeure forte. Ils constituent une sorte de petite mĂ©tĂ©orologie parlĂ©e, façonnĂ©e par les travaux agricoles, les saisons, les animaux, les rĂ©coltes et les contraintes quotidiennes. Certains avaient une vĂ©ritable base empirique, dâautres relevaient davantage de la croyance ou de lâassociation dâidĂ©es. Tous racontent cependant une Ă©poque oĂč regarder le ciel nâĂ©tait pas un loisir : câĂ©tait une nĂ©cessitĂ©.
Aujourdâhui, lorsque vous entendez quâ« octobre en gelĂ©es, chenilles trĂ©passĂ©es », vous pouvez sourire, vĂ©rifier la tempĂ©rature du matin et regarder votre jardin. Lorsque quelquâun Ă©voque « lâĂ©tĂ© de la Saint-Martin », vous pouvez profiter de la douceur sans croire quâelle durera nĂ©cessairement plusieurs jours. Et lorsque revient la formule « quand octobre prend sa fin », vous pouvez penser aux vendanges, aux pommes, aux chĂątaignes, aux premiĂšres flambĂ©es et Ă cette bascule trĂšs particuliĂšre qui fait passer la campagne des couleurs flamboyantes aux premiĂšres tonalitĂ©s grises de novembre.
Les dictons dâautomne ne prĂ©disent donc pas vraiment la mĂ©tĂ©o. Ils racontent surtout comment les hommes ont appris Ă vivre avec elle. Et sur ce terrain-lĂ , ils nâont pas pris une ride.




