Alors que la sécheresse pénalise de nombreuses productions agricoles, les sauniers de l’île de Ré ont vécu une saison particulièrement favorable. La coopérative anticipe environ 4 000 tonnes de gros sel pour 2026, contre une moyenne décennale proche de 2 400 tonnes. Le paradoxe est saisissant : l’absence de pluie, qui fragilise les cultures et les ressources en eau, favorise ici l’évaporation dans les marais salants. Mais ce résultat spectaculaire ne garantit pas que les prochaines saisons seront aussi généreuses. Ces bassins situés au niveau de la mer restent exposés aux tempêtes, à l’érosion et au risque de submersion marine.
Une récolte exceptionnelle, presque deux fois supérieure à la moyenne
À la mi-septembre 2026, Boris Zukanovich, directeur général de la Coopérative des Sauniers de l’île de Ré, estimait que la récolte de gros sel pourrait approcher les 4 000 tonnes. Il s’agissait alors d’une prévision, pas encore du bilan définitif : les tas de sel, appelés « bosses » par les sauniers, devaient être rentrés et pesés avant que la coopérative puisse arrêter son chiffre final. Cette prudence compte, car la saison de récolte dépend des conditions météorologiques jusqu’à son terme.
La comparaison avec la moyenne des dix années précédentes donne la mesure de cette année hors norme. La production moyenne annuelle de gros sel se situe autour de 2 400 tonnes. Une récolte de 4 000 tonnes représenterait donc environ 1 600 tonnes supplémentaires, soit une hausse proche de 67 % par rapport à cette moyenne. Le chiffre attendu ne constitue pas nécessairement un record absolu de toute l’histoire de la saliculture rétaise, mais il place 2026 parmi les saisons les plus productives des dernières décennies.
Le contraste avec 2024 est particulièrement marqué. Cette année-là, la récolte rétaise était tombée à environ 800 tonnes, en raison de conditions beaucoup trop pluvieuses. Le volume attendu en 2026 serait ainsi cinq fois supérieur à celui de 2024. Une telle amplitude illustre la dépendance de cette activité à la météo : deux saisons séparées de seulement deux ans peuvent aboutir à des résultats radicalement différents, sans changement majeur des surfaces exploitées.
La coopérative ne raisonne toutefois pas sur une seule saison pour évaluer la santé de la filière. Elle dispose de stocks qui permettent de maintenir les ventes lorsque les récoltes sont faibles. Le stock évoqué à la mi-septembre était de l’ordre de 7 500 tonnes. La gestion de ces réserves amortit les mauvaises années, mais une récolte très abondante peut aussi poser des questions de stockage et de débouchés si elle s’ajoute à des stocks déjà importants.
Pourquoi la sécheresse favorise-t-elle la production de sel ?
Le paradoxe s’explique par un principe simple : dans un marais salant, le sel ne pousse pas comme une céréale et ne se récolte pas directement dans la mer. Il faut retirer progressivement l’eau d’une eau de mer de plus en plus concentrée, jusqu’à ce que le chlorure de sodium cristallise. Plus l’évaporation est efficace et moins les pluies viennent diluer les bassins, plus les conditions sont favorables à la récolte.
« Ce n’est pas forcément la chaleur, c’est l’absence de pluie » : cette distinction résume bien le mécanisme. Des températures élevées accélèrent généralement l’évaporation, mais une succession d’averses peut annuler une partie du travail accompli. La pluie apporte de l’eau douce, abaisse la salinité et oblige le saunier à laisser le processus reprendre son cours. Une journée chaude suivie d’un orage peut donc être moins productive qu’une période un peu moins chaude, mais sèche et ventée.
Le vent joue lui aussi un rôle important. Il renouvelle l’air au-dessus des bassins et favorise les échanges qui permettent à l’eau de s’évaporer. L’ensoleillement, l’humidité de l’air, la température de l’eau et la circulation de la saumure entre les bassins agissent ensemble. La sécheresse de 2026 a donc fourni un contexte favorable, mais il serait réducteur d’attribuer la récolte record à la seule chaleur.
Le fonctionnement traditionnel des marais repose sur une circulation progressive de l’eau de mer. Celle-ci entre par des chenaux, puis passe dans différents bassins aménagés à des niveaux successifs. Sa concentration augmente au fil du parcours, jusqu’aux aires saunantes où les cristaux se forment. Ce système utilise principalement la gravité, le soleil et le vent, mais exige une surveillance permanente : le saunier ajuste les volumes d’eau et observe la salinité pour obtenir une cristallisation adaptée.
Du bassin à la cristallisation : un travail de précision
Dans les aires saunantes, le gros sel se forme au fond de petits bassins argileux appelés « carreaux ». La coopérative en compte environ 3 000, selon les chiffres communiqués pour la saison 2026. Chaque carreau représente une surface de l’ordre de 20 à 25 m². Cette mosaïque de petits espaces permet au saunier de suivre l’évolution de l’eau et de récolter les cristaux au bon moment.
À mesure que l’eau s’évapore, la concentration en sels dissous augmente. Lorsque la saumure atteint une concentration suffisamment élevée, le chlorure de sodium ne peut plus rester entièrement dissous : il cristallise. Le seuil évoqué par le directeur de la coopérative se situe autour de 300 grammes de sel par litre de saumure, valeur indicative qui dépend des conditions de température et de la composition de l’eau. La cristallisation ne se résume donc pas à attendre que l’eau disparaisse : il faut maintenir des conditions qui permettent la formation de cristaux exploitables.
Le gros sel se dépose au fond des carreaux. Le saunier le rassemble à l’aide d’un outil traditionnel, le simoussi, puis le ramène vers le bord avec un souvron. Les gestes sont répétitifs, mais ils demandent de l’expérience pour récolter les cristaux sans dégrader le fond argileux ni mélanger inutilement le sel avec les dépôts présents dans le bassin. Le sel est ensuite mis en tas sur les bosses, où il attend son transport vers la coopérative.
La fleur de sel obéit à une autre logique. Elle se forme à la surface de l’eau, sous la forme de cristaux fins et fragiles. Elle est récoltée à l’aide d’une lousse, généralement en fin de journée. Sa production est plus délicate : le vent, l’humidité et les conditions de cristallisation influencent fortement son apparition. Une récolte abondante de gros sel ne signifie donc pas automatiquement que la fleur de sel progresse dans les mêmes proportions.
Cette activité reste saisonnière. Les périodes les plus favorables se situent généralement au début et au cœur de l’été, lorsque les journées sont longues et l’évaporation efficace. À l’approche de l’automne, les nuits s’allongent et la rosée peut devenir plus importante. Même en l’absence de pluie, cette humidité peut ralentir la formation des cristaux. En 2026, la sécheresse a prolongé la fenêtre favorable, mais elle n’a pas supprimé les contraintes naturelles du métier.
Une saison éprouvante pour les sauniers malgré les bons résultats
Une récolte exceptionnelle n’est pas nécessairement synonyme d’un été facile. Le travail se déroule à l’extérieur, souvent sans ombre, au milieu de bassins où la réverbération renforce la sensation de chaleur. Pendant les périodes les plus chaudes de 2026, les horaires ont dû être adaptés pour limiter l’exposition aux températures élevées. Le gros sel pouvait être récolté dès 4 h 30 le matin, jusqu’à la fin de matinée, tandis que la cueillette de la fleur de sel était repoussée à la fin de journée.
Cette organisation ne dépend pas seulement du confort des travailleurs. La fleur de sel nécessite des conditions de formation particulières, et le calendrier de récolte doit respecter la cristallisation. Les sauniers doivent ainsi jongler entre les contraintes physiques, l’évolution de la saumure et les exigences de qualité du produit.
Le bilan est donc double. Sur le plan de la production, l’été sec a été favorable à la saliculture rétaise. Sur le plan humain, il a demandé une adaptation des horaires et un effort physique important. Cette différence rappelle que les conséquences d’une sécheresse varient considérablement selon les activités : une même situation météorologique peut pénaliser les cultures, les jardins et les ressources en eau tout en favorisant temporairement la production de sel.
Une bonne récolte ne signifie pas que le changement climatique sera bénéfique
Il serait tentant de voir dans les 4 000 tonnes attendues le signe d’un avenir plus facile pour les sauniers. Ce serait aller trop vite. La saliculture dépend d’un équilibre entre chaleur, vent, humidité et précipitations. Une longue période sèche peut être très favorable, mais plusieurs semaines de pluie peuvent réduire fortement la récolte. Le changement climatique ne garantit pas une succession d’étés secs et productifs : il peut aussi accroître les contrastes entre périodes sèches et épisodes de fortes précipitations.
L’exemple de 2024 est parlant. Avec environ 800 tonnes de gros sel, la récolte avait été divisée par trois par rapport à la moyenne décennale, et par cinq par rapport au volume envisagé pour 2026. Cette variation rappelle que les conditions météorologiques d’une seule saison peuvent peser lourd dans le bilan annuel. Pour cette raison, la coopérative n’a pas considéré la saison 2026 comme une preuve que sa production moyenne devait désormais être revue à la hausse.
Les stocks ont une fonction d’amortisseur. Avec environ 7 500 tonnes de sel conservées, la coopérative peut continuer à approvisionner ses clients pendant les années défavorables. Mais une succession de récoltes très abondantes peut aussi saturer les capacités de stockage et obliger la filière à rechercher de nouveaux débouchés. Des investissements ont déjà été réalisés dans des équipements de stockage, et des marchés à l’export peuvent être envisagés si les volumes disponibles augmentent durablement.
L’incertitude climatique fonctionne donc dans les deux sens. Des périodes sèches plus fréquentes pourraient favoriser certaines saisons de récolte, mais des épisodes pluvieux intenses ou des conditions moins favorables à la cristallisation pourraient provoquer de fortes baisses. Surtout, les effets à long terme du changement climatique sur la saliculture ne se limitent pas à l’évaporation : la montée du niveau de la mer, les tempêtes et l’exposition des digues peuvent menacer les marais eux-mêmes.
Des marais situés au niveau de la mer, donc exposés à la submersion
La vulnérabilité de l’île de Ré tient à sa géographie. Les marais salants sont des espaces littoraux de faible altitude, organisés autour de bassins, de chenaux et de digues. Leur activité repose sur la maîtrise de l’eau : il faut pouvoir faire entrer l’eau de mer au bon moment, la faire circuler dans les bassins, puis préserver les aires saunantes des apports d’eau douce et des intrusions non contrôlées.
Cette proximité avec la mer constitue à la fois la condition de la production et sa principale fragilité. Une digue endommagée ou une submersion marine peut apporter de grandes quantités d’eau dans les marais, détériorer des ouvrages, déplacer des sédiments et perturber les circuits hydrauliques. Les dégâts ne se limitent pas à une récolte perdue : certaines réparations peuvent demander du temps, des travaux et une remise en état des bassins avant que la production reprenne.
La tempête Xynthia, en février 2010, reste un traumatisme majeur pour les territoires littoraux de Charente-Maritime et de Vendée. Elle a provoqué des submersions meurtrières et mis en évidence la vulnérabilité de zones basses protégées par des digues. Depuis, des travaux de protection ont été réalisés dans différents secteurs, mais aucune digue ne peut être considérée comme une garantie absolue face à tous les scénarios de tempête et de niveau marin.
La hausse du niveau moyen de la mer renforce cette préoccupation. Les projections climatiques du GIEC pour 2100 couvrent une large fourchette, qui dépend du scénario d’émissions et de la méthode retenue : le sixième rapport évaluait notamment une élévation globale probable d’environ 0,28 à 1,01 mètre entre 1995-2014 et 2100 selon les scénarios considérés. Ces valeurs concernent le niveau moyen mondial ; elles ne constituent pas une prévision directe du niveau de la mer à chaque endroit de l’île de Ré. Les effets locaux dépendent aussi des mouvements du sol, des courants, des marées et de la configuration du littoral.
Pour les marais, l’enjeu est double : entretenir les ouvrages existants et anticiper l’évolution des conditions dans lesquelles ils devront fonctionner. Les digues protègent les bassins contre certaines submersions, mais leur efficacité dépend de leur hauteur, de leur état, de leur entretien et de la violence des événements auxquels elles sont exposées. La protection du territoire ne concerne pas uniquement les habitations et les infrastructures : les espaces salicoles sont aussi une activité économique, un paysage historique et un milieu écologique.
Des marais qui ont aussi une valeur écologique
Les marais salants ne sont pas de simples surfaces de production. Leurs bassins, leurs bordures et leurs chenaux constituent une mosaïque de milieux où des oiseaux viennent se nourrir, se reposer ou se reproduire. Les variations de profondeur et de salinité favorisent différents organismes, dont certains servent de nourriture à l’avifaune. Les marais exploités peuvent ainsi contribuer à la biodiversité littorale, à condition que la gestion hydraulique et les pratiques de production maintiennent les habitats dans un état favorable.
L’entretien des marais nécessite une présence humaine régulière. Lorsque certains bassins restent longtemps à l’abandon, les ouvrages se dégradent, la circulation de l’eau se modifie et la végétation peut évoluer. La remise en activité de marais délaissés permet, dans certains cas, de restaurer des usages et de maintenir des paysages façonnés par des générations de sauniers. Cela ne signifie pas que toute activité salicole est automatiquement bénéfique à chaque espèce : les effets écologiques dépendent de la gestion, de la saison, des niveaux d’eau et de la diversité des habitats.
La filière contribue aussi à préserver un savoir-faire local. La coopérative de l’île de Ré a été créée en 1942 et regroupe des producteurs qui mutualisent une partie du stockage, de la commercialisation et de la gestion des stocks. Le sel et la fleur de sel de l’île de Ré bénéficient d’une indication géographique protégée depuis 2023, qui encadre leur origine et les conditions de production. Cette reconnaissance aide à distinguer le produit rétais sur le marché, dans un secteur où l’origine et les méthodes de fabrication ont une valeur commerciale.
La production dépend toutefois de la viabilité économique des exploitations. Des récoltes trop faibles peuvent fragiliser les revenus, tandis que des volumes très élevés nécessitent des capacités de stockage et des débouchés suffisants. La formation de nouveaux sauniers et la remise en activité de marais constituent donc des enjeux à la fois économiques, patrimoniaux et écologiques. Le maintien de cette activité suppose de préserver les espaces salicoles tout en assurant leur adaptation aux risques littoraux.
Les chiffres à retenir pour la récolte 2026
| Indicateur | Repère |
| Récolte de gros sel attendue en 2026 | Environ 4 000 tonnes |
| Moyenne annuelle sur dix ans | Environ 2 400 tonnes |
| Écart avec la moyenne | Environ +1 600 tonnes, soit +67 % |
| Récolte de 2024 | Environ 800 tonnes |
| Stock de sel évoqué à la mi-septembre 2026 | Environ 7 500 tonnes |
| Aires saunantes exploitées | Environ 3 000 |
| Surface indicative d’un carreau | 20 à 25 m² |
| Création de la coopérative | 1942 |
| Reconnaissance IGP du sel et de la fleur de sel de l’île de Ré | 2023 |
Les 4 000 tonnes correspondent à une estimation formulée à la mi-septembre 2026, et non à un bilan définitif certifié. Les chiffres de production peuvent évoluer jusqu’à la fin de la rentrée du sel.
Une année favorable, mais un avenir qui dépendra aussi des digues
La récolte de 2026 illustre la manière dont une sécheresse peut produire des effets opposés selon les secteurs économiques. Pour les sauniers de l’île de Ré, la faiblesse des précipitations et les conditions favorables à l’évaporation ont permis d’envisager un volume de gros sel presque deux fois supérieur à la moyenne décennale. Pour de nombreuses autres activités agricoles, la même sécheresse a pu signifier un manque d’eau, des sols desséchés et des besoins d’irrigation accrus.
Mais ce résultat exceptionnel ne doit pas masquer la fragilité de cette production. La saliculture dépend d’un équilibre météorologique étroit et d’ouvrages hydrauliques qui maintiennent les marais en fonctionnement. Une période sèche peut remplir les bosses de sel ; une saison pluvieuse peut réduire brutalement la récolte ; une submersion marine peut endommager les bassins et les digues. La bonne saison de 2026 ne préjuge donc pas des récoltes futures.
Le défi des prochaines années sera de préserver cette activité tout en tenant compte de l’évolution du climat et du niveau marin. L’entretien des digues, la surveillance des zones basses, la gestion des chenaux et la capacité de la coopérative à stocker et commercialiser les volumes produits pèseront autant sur l’avenir de la filière que les conditions d’ensoleillement d’un été. Sur l’île de Ré, le sel reste le résultat d’une collaboration entre l’eau de mer, le soleil, le vent et le travail humain. Mais cette alliance ne fonctionne que si les marais restent protégés des excès de l’eau autant que de son absence.




