Réchauffement climatique : le rythme aurait doublé, et le seuil de 1,5 °C pourrait être franchi dès 2028

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Une étude publiée en octobre 2026 par deux chercheurs de l’université du Kansas avance une échéance particulièrement préoccupante : si le rythme de réchauffement observé entre 2011 et 2025 se maintient, le seuil de 1,5 °C au-dessus du niveau préindustriel pourrait être atteint vers 2028. Leur analyse estime que la planète s’est réchauffée à une vitesse deux fois supérieure à celle mesurée sur une période plus longue. Mais cette date est une projection conditionnelle, pas une échéance certaine, et elle ne signifie pas que le climat mondial va soudain basculer en une seule année.

Une accélération mesurée dans les relevés de température

Le constat avancé par les chercheurs Qinjian Jin et Bing Pu repose sur l’analyse de plusieurs séries de températures mondiales actualisées jusqu’en 2025. Leur calcul fait apparaître un rythme moyen de réchauffement d’environ 0,40 °C par décennie entre 2011 et 2025, contre environ 0,20 °C par décennie entre 1971 et 2025. Autrement dit, la pente de la courbe thermique calculée sur la période récente est deux fois plus forte que celle obtenue sur la période plus longue. Les auteurs indiquent que cette différence est statistiquement significative dans les jeux de données étudiés.

Cette différence ne signifie pas que la température augmente de 0,40 °C chaque année, ni que chaque région du globe se réchauffe à la même vitesse. Il s’agit d’un taux moyen exprimé par décennie. La température mondiale fluctue d’une année à l’autre sous l’effet de phénomènes naturels, dont El Niño et La Niña, mais aussi des éruptions volcaniques et des variations de la circulation atmosphérique et océanique. La tendance climatique de fond se mesure donc sur plusieurs années, et non à partir d’un seul record ou d’un été particulièrement chaud.

La période récente pèse néanmoins lourd dans le résultat. Les années 2024 et 2025 ont affiché des températures mondiales exceptionnellement élevées. Elles renforcent la pente calculée sur les quinze dernières années, ce qui rend nécessaire une lecture attentive de la méthode et de ses limites. L’étude conclut à une accélération statistiquement significative sur la fenêtre 2011-2025 ; elle ne démontre pas pour autant que le rythme de 0,40 °C par décennie restera identique pendant les décennies à venir.

Pourquoi 2028 apparaît-il dans leurs calculs ?

Les auteurs ont extrapolé le rythme de réchauffement estimé entre 2011 et 2025 afin de calculer à quel moment la moyenne mondiale atteindrait 1,5 °C au-dessus de la période préindustrielle, généralement définie comme 1850-1900. Leur résultat central situe ce franchissement vers 2028, avec une fourchette statistique de 2026 à 2031. Il s’agit d’une projection fondée sur la prolongation de la tendance récente, et non d’une prévision qui intégrerait tous les scénarios futurs d’émissions ou toutes les évolutions possibles du système climatique.

La comparaison avec les évaluations précédentes demande aussi de la précision. Le GIEC situait dans son sixième rapport le franchissement durable du niveau de 1,5 °C au début des années 2030, en considérant une moyenne sur vingt ans. L’étude du Kansas obtient une date plus précoce en prolongeant directement la pente récente. Les méthodes et les hypothèses ne sont donc pas strictement identiques : présenter 2028 comme une certitude qui remplacerait définitivement toutes les estimations antérieures serait excessif.

Il faut également distinguer le seuil climatique de long terme des records annuels. En 2024, la température moyenne mondiale a déjà dépassé 1,5 °C par rapport au niveau préindustriel selon les données consolidées de plusieurs organismes. Ce dépassement sur une seule année ne signifie pas que l’objectif de l’accord de Paris est formellement franchi au sens climatique habituel : pour mesurer le réchauffement durable, les scientifiques examinent une tendance sur plusieurs décennies, ou une moyenne sur vingt ans selon la définition retenue.

Les modèles climatiques ont-ils sous-estimé la vitesse du réchauffement ?

L’un des résultats les plus discutés de l’étude concerne la différence entre les observations et les simulations climatiques. Les chercheurs ont comparé les tendances mesurées à la moyenne de 26 modèles climatiques. Pour 2011-2025, ces modèles donnent un rythme de réchauffement d’environ 0,29 °C par décennie, contre 0,40 °C dans les observations analysées par les auteurs. L’écart est notable, mais il ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que l’ensemble des modèles climatiques serait devenu inutilisable.

Un modèle climatique ne cherche pas à prévoir chaque année comme le ferait un bulletin météo. Il simule l’évolution du système climatique selon des hypothèses sur les émissions de gaz à effet de serre, les aérosols, les océans, les nuages, les glaces et les échanges d’énergie. Les comparaisons portent souvent sur des ensembles de simulations, car la variabilité naturelle peut produire des écarts importants à court terme. Une période récente particulièrement chaude peut donc diverger de la moyenne des modèles sans invalider automatiquement leurs projections à plus long terme.

La question soulevée par les chercheurs reste néanmoins importante : si la hausse récente reflète une accélération durable insuffisamment représentée dans les simulations, certaines projections à court terme pourraient nécessiter une réévaluation. Les auteurs identifient plusieurs grandes régions qui contribuent fortement à la pente mondiale observée, notamment l’Asie de l’Est et le Pacifique nord, les latitudes moyennes de l’Eurasie, ainsi qu’une vaste région de l’Atlantique sud et de l’Antarctique. Ils reconnaissent toutefois que les mécanismes à l’origine de certaines accélérations régionales restent à mieux comprendre.

Il serait donc prématuré de résumer ce travail par la formule « les scientifiques se sont trompés ». Les modèles sont des outils physiques, pas des boules de cristal. Ils permettent de tester des trajectoires d’émissions et d’estimer leurs conséquences, avec des marges d’incertitude. Le décalage observé constitue un signal à étudier, particulièrement pour les prochaines années, mais il doit être confronté à d’autres analyses indépendantes avant de conclure à une erreur généralisée des projections climatiques.

Le rôle des aérosols : moins de pollution, moins de refroidissement

Une autre explication possible de l’accélération du réchauffement concerne les aérosols atmosphériques. Ce terme désigne de minuscules particules en suspension dans l’air, issues notamment de la combustion de combustibles fossiles, de certaines activités industrielles, des incendies ou de sources naturelles. Leur influence sur le climat dépend de leur composition et de leurs propriétés : certaines particules absorbent le rayonnement solaire, tandis que d’autres le diffusent et contribuent à refroidir la surface. Elles peuvent aussi modifier les propriétés des nuages.

Les aérosols issus de la pollution ont ainsi exercé, dans certaines régions et à certaines périodes, un effet refroidissant qui a partiellement masqué le réchauffement provoqué par les gaz à effet de serre. Les réglementations sur la qualité de l’air ont réduit plusieurs émissions polluantes, ce qui apporte des bénéfices sanitaires considérables. Mais une baisse de certains aérosols refroidissants peut aussi réduire ce masque temporaire et rendre plus visible l’effet réchauffant des gaz à effet de serre déjà accumulés dans l’atmosphère. Des travaux récents consacrés au rythme du réchauffement soulignent l’importance de ce mécanisme.

Attention, il ne faudrait surtout pas en déduire qu’il serait préférable de conserver la pollution atmosphérique pour freiner le réchauffement. Les particules fines contribuent à des maladies cardiovasculaires et respiratoires, et leur présence dans l’air n’offre aucun moyen sûr ou maîtrisable de stabiliser le climat. Le véritable enjeu consiste à réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre tout en poursuivant la lutte contre les polluants nocifs. La qualité de l’air et la protection du climat doivent être traitées ensemble, sans sacrifier la santé publique à un effet refroidissant partiel et temporaire.

Dans le cas précis de l’étude du Kansas, les chercheurs mettent surtout en évidence des accélérations régionales et un écart entre observations et modèles. Il ne faut donc pas attribuer automatiquement la totalité du doublement estimé aux aérosols : l’explication complète reste un sujet de recherche. Plusieurs facteurs physiques et la variabilité naturelle peuvent intervenir, et leur importance respective doit être quantifiée.

Que signifie réellement le seuil de 1,5 °C ?

Le chiffre de 1,5 °C est devenu un repère majeur depuis l’accord de Paris de 2015. Les pays signataires se sont engagés à maintenir l’augmentation de la température moyenne mondiale nettement en dessous de 2 °C par rapport à l’époque préindustrielle, tout en poursuivant les efforts pour la limiter à 1,5 °C. Ce niveau n’est pas une frontière magique qui séparerait un climat sûr d’un climat dangereux. Les impacts du changement climatique existent déjà et s’aggravent progressivement avec chaque fraction de degré supplémentaire.

Le dépassement durable de 1,5 °C signifie néanmoins que les risques deviennent plus élevés pour de nombreux systèmes naturels et humains. Les vagues de chaleur extrême gagnent en fréquence ou en intensité dans de nombreuses régions, les fortes précipitations peuvent s’accentuer dans certains contextes, les sécheresses agricoles et écologiques deviennent plus sévères dans plusieurs zones, et les écosystèmes disposent de moins de marge pour s’adapter. Les effets ne sont pas uniformes : ils dépendent du climat régional, de la géographie, des infrastructures, des ressources en eau et de la capacité des populations à se protéger.

La différence entre 1,5 °C et 2 °C ne paraît pas spectaculaire sur un thermomètre domestique. À l’échelle planétaire, elle représente pourtant une quantité supplémentaire d’énergie retenue par le système climatique et des risques plus importants pour de nombreux milieux. Les récifs coralliens d’eau chaude, les glaciers, les écosystèmes polaires et les régions exposées aux extrêmes thermiques figurent parmi les systèmes vulnérables. Les populations qui disposent de peu de moyens pour se protéger de la chaleur ou des catastrophes météorologiques risquent aussi de subir des conséquences disproportionnées.

Autre point important : le dépassement de 1,5 °C ne signifie pas que tous les effets associés à ce niveau se déclenchent simultanément. Les conséquences dépendent de la durée du réchauffement, de son ampleur, de la vitesse à laquelle il progresse et des émissions futures. Un dépassement temporaire suivi d’une baisse de la température mondiale n’aurait pas exactement les mêmes conséquences qu’un réchauffement durable qui continuerait à augmenter. Mais limiter la durée et l’ampleur du dépassement reste déterminant, car certains dommages peuvent être difficiles, voire impossibles, à inverser à l’échelle humaine.

La France n’est pas à l’abri de cette accélération

Pour la France, le réchauffement mondial se traduit déjà par une multiplication des situations où les températures élevées, le manque de pluie, les sols secs et les besoins en eau se combinent. Les conséquences ne sont pas identiques dans toutes les régions : les secteurs méditerranéens connaissent une forte exposition aux chaleurs et aux sécheresses, tandis que les régions de montagne subissent notamment le recul de l’enneigement et la transformation des régimes hydrologiques. Les plaines agricoles, les grandes villes et les littoraux doivent eux aussi s’adapter à des risques qui évoluent.

Dans l’Ain et plus largement en Auvergne-Rhône-Alpes, le changement climatique pose plusieurs questions concrètes. Les épisodes de chaleur peuvent augmenter les besoins en eau des cultures et des jardins, tandis que les périodes sèches fragilisent les sols et la végétation. Les pluies intenses peuvent, elles, provoquer un ruissellement rapide lorsque les sols sont saturés ou, à l’inverse, très secs et peu perméables en surface. En montagne, la diminution de l’enneigement et les changements dans la fonte saisonnière influencent les débits des cours d’eau. Ces phénomènes ne découlent pas tous d’un seul seuil mondial, mais ils s’inscrivent dans un climat qui se réchauffe.

Les épisodes de chaleur constituent également un enjeu de santé publique. Les personnes âgées, les nourrissons, les travailleurs en extérieur et les personnes qui vivent dans des logements mal protégés de la chaleur sont particulièrement exposés. Les villes peuvent subir des températures nocturnes élevées, car les bâtiments, les routes et les surfaces minérales stockent la chaleur. La végétalisation, l’ombrage, l’isolation adaptée et la préparation des services de santé font partie des mesures d’adaptation, même si elles ne remplacent pas la réduction des émissions.

Il serait cependant erroné d’attribuer chaque orage, chaque inondation ou chaque journée chaude au réchauffement climatique sans étude spécifique. L’attribution scientifique cherche à déterminer dans quelle mesure le changement climatique a modifié la probabilité ou l’intensité d’un événement donné. En revanche, le réchauffement global modifie déjà les conditions de fond dans lesquelles se produisent de nombreux phénomènes météorologiques. C’est cette évolution de fond qui justifie d’adapter les infrastructures, les plans de prévention et la gestion de l’eau.

Le calendrier de 2028 doit-il provoquer une alerte immédiate ?

L’échéance proposée par les chercheurs mérite d’être prise au sérieux, mais il faut éviter deux erreurs opposées. La première serait de présenter 2028 comme une date certaine à laquelle la planète franchira officiellement un seuil durable. La seconde serait de considérer que, puisque cette projection dépend d’une extrapolation, elle ne mérite aucune attention. La bonne lecture se situe entre les deux : les observations récentes suggèrent une accélération préoccupante, et cette accélération justifie un examen approfondi, même si la date exacte du franchissement reste incertaine.

La fourchette 2026-2031 indiquée par les auteurs correspond à l’incertitude statistique de leur estimation, compte tenu de leur méthode. Elle ne couvre pas nécessairement toutes les incertitudes liées à l’évolution future des émissions, à la variabilité naturelle ou aux mécanismes physiques encore mal compris. Un intervalle statistique n’est pas une garantie que tous les scénarios possibles se situent à l’intérieur de ses bornes.

Les politiques climatiques, elles, ne peuvent pas attendre de connaître l’année exacte du franchissement. Le dioxyde de carbone reste dans le système climatique pendant très longtemps, et les émissions cumulées influencent le réchauffement futur. Une réduction rapide des émissions permet de limiter l’ampleur du réchauffement à venir ; chaque fraction de degré évitée réduit certains risques. Même si le seuil de 1,5 °C est dépassé durablement, diminuer les émissions garde donc tout son intérêt pour limiter le dépassement et les dommages futurs.

Les leviers sont connus : réduire l’usage du charbon, du pétrole et du gaz, améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments et des équipements, décarboner les transports et l’industrie, transformer les systèmes de production d’électricité et réduire les émissions de méthane. Les résultats dépendent de la vitesse de mise en œuvre, des investissements, des choix politiques et de la capacité à accompagner les ménages et les entreprises dans la transition.

Repères et points clés à retenir

Indicateur Valeur ou interprétation
Réchauffement estimé entre 2011 et 2025 Environ +0,40 °C par décennie
Tendance calculée sur 1971-2025 Environ +0,20 °C par décennie
Projection centrale de l’étude Franchissement de 1,5 °C vers 2028, si le rythme récent se maintient
Fourchette statistique annoncée 2026-2031
Moyenne de 26 modèles climatiques pour 2011-2025 Environ +0,29 °C par décennie
Année 2024 Premier dépassement annuel de 1,5 °C au-dessus du niveau préindustriel dans les relevés mondiaux, sans constituer à lui seul un dépassement durable de l’objectif de Paris

L’étude des chercheurs du Kansas ajoute donc un signal préoccupant au débat scientifique sur l’accélération du réchauffement. Elle estime que le rythme de hausse de la température mondiale a doublé entre la période récente et la tendance calculée sur plusieurs décennies, et qu’une extrapolation de cette pente conduit à un franchissement du seuil de 1,5 °C vers 2028. Le résultat reste conditionnel, car le climat ne suit pas une ligne parfaitement droite et les mécanismes de l’accélération doivent encore être mieux compris.

La nouvelle n’est pas que le climat deviendrait soudain dangereux en 2028 : ses effets sont déjà observables et les risques augmentent avec le réchauffement. La nouvelle est plutôt que certaines analyses récentes suggèrent une fenêtre encore plus courte pour limiter l’ampleur du dépassement. Le calendrier exact pourra évoluer, mais la direction générale est claire : sans baisse rapide et durable des émissions de gaz à effet de serre, les températures continueront de grimper et les sociétés devront affronter des risques climatiques de plus en plus difficiles à gérer.