L’Organisation météorologique mondiale vient de renforcer son diagnostic : El Niño continue de monter en puissance et son pic est désormais attendu autour de décembre 2026. Dans la région Niño 3.4, au centre-est du Pacifique équatorial, l’anomalie moyenne de température de surface pourrait atteindre environ +3,7 °C sur octobre-novembre-décembre. Un niveau qui dépasserait largement le précédent record observé en 2015-2016. Derrière cette valeur spectaculaire se cache toutefois un phénomène beaucoup plus complexe qu’un simple « réchauffement du Pacifique », avec des conséquences possibles sur les températures, les pluies, les sécheresses, les inondations et certains phénomènes extrêmes à travers le monde.
El Niño change encore de dimension. Le bulletin saisonnier publié le 8 octobre par l’Organisation météorologique mondiale confirme que le phénomène, déjà bien installé depuis plusieurs mois, poursuit son renforcement. Le signal observé dans le Pacifique tropical est suffisamment marqué pour que les modèles convergent vers une poursuite de la hausse au cours de l’automne, avec une culmination autour de décembre 2026. La prévision porte sur la température de surface de la mer dans la région Niño 3.4, secteur de référence situé dans le Pacifique équatorial central-est. Pour octobre, novembre et décembre, l’anomalie saisonnière moyenne est estimée à environ +3,7 °C par rapport à la période de référence 1993-2009.
Le chiffre mérite toutefois une explication. Il ne signifie pas que toute la surface du Pacifique affichera +3,7 °C et encore moins que l’air au-dessus de l’océan sera systématiquement supérieur de 3,7 °C à la normale. Il s’agit d’une anomalie de température de surface de la mer calculée sur une région précise et sur une moyenne de trois mois. Cette nuance est importante, car les chiffres d’El Niño sont parfois repris dans les titres comme s’ils correspondaient à une température mesurée partout. Ce n’est pas le cas.
Ce qui frappe davantage est la comparaison avec le précédent record. L’OMM estime que le niveau attendu pour la période octobre-décembre 2026 dépasserait l’anomalie maximale observée lors du précédent épisode record de 2015-2016. À cette époque, l’anomalie de la région Niño 3.4 avait atteint environ +2,6 °C entre novembre 2015 et janvier 2016. La prévision actuelle se situe donc à une échelle nettement supérieure, même si comparaison entre une moyenne saisonnière prévue et un ancien épisode observé doit rester prudente.
Le phénomène est déjà visible dans les relevés. L’anomalie moyenne de température de surface dans la zone Niño 3.4 est passée d’environ +1,6 °C en juin 2026 à +2,5 °C en août 2026. La progression en quelques mois montre que le Pacifique équatorial se réchauffe rapidement. Les modèles utilisés par l’OMM prolongent cette tendance au cours de l’automne avant un maximum prévu autour de décembre.
Pourquoi le Pacifique est-il aussi important ? Parce que cette immense masse océanique fonctionne comme une gigantesque réserve d’énergie et qu’une modification de sa température de surface perturbe les échanges entre océan et atmosphère. El Niño correspond à une phase chaude de l’oscillation australe ENSO. Dans une situation classique, les alizés poussent les eaux chaudes de surface vers l’ouest du Pacifique tropical. Dans une phase El Niño, la circulation atmosphérique et océanique se modifie, les eaux chaudes gagnent davantage le centre et l’est du bassin et les échanges de chaleur avec l’atmosphère changent à leur tour.
Ce mécanisme ne s’arrête évidemment pas aux côtes de l’Équateur ou du Pérou. Les modifications du Pacifique tropical influencent la circulation atmosphérique à grande échelle. Les zones de convection, les cellules de circulation, les jets subtropicaux et les régimes de pression peuvent se déplacer ou changer d’intensité. Les conséquences varient selon les continents, la saison et les interactions avec d’autres phénomènes océaniques. El Niño ne produit donc pas partout le même temps.
Dans certaines régions, le signal peut favoriser davantage de pluie. Dans d’autres, il augmente le risque de déficit pluviométrique. C’est précisément l’une des caractéristiques majeures du phénomène. L’OMM indique pour la période à venir une probabilité accrue de températures supérieures aux normales dans de nombreuses régions et des modifications des régimes de précipitations, avec une augmentation des risques de sécheresse dans certaines zones et d’inondations dans d’autres.
Il ne faut donc surtout pas traduire El Niño par « hiver chaud partout ». Cette formule serait trop simpliste. Le phénomène modifie les probabilités de certaines configurations météorologiques, mais il ne remplace pas les prévisions météorologiques régionales. Une région peut connaître une période froide au milieu d’un contexte climatique globalement plus chaud. Un épisode de pluie intense peut survenir dans une région où la tendance saisonnière indique pourtant un risque accru de sécheresse. Les mécanismes climatiques travaillent à plusieurs échelles en même temps.
La température mondiale est toutefois particulièrement surveillée. Lorsque le Pacifique tropical libère davantage de chaleur vers l’atmosphère, El Niño peut contribuer à augmenter la température moyenne mondiale. L’OMM rappelle d’ailleurs qu’El Niño ne « crée » pas de chaleur nouvelle. Il participe à la redistribution vers l’atmosphère d’une partie de l’énergie déjà stockée dans l’océan. Dans le contexte actuel, cette contribution intervient alors que les océans mondiaux sont eux-mêmes à des niveaux de température exceptionnellement élevés.
C’est là que l’épisode 2026 présente une particularité. El Niño arrive sur une planète dont le système climatique est déjà très chaud. L’OMM souligne que l’océan d’où le phénomène puise une partie de son énergie est lui-même à son niveau le plus élevé depuis le début des observations modernes. Cette situation ne permet pas de dire qu’El Niño sera responsable de chaque record de chaleur qui pourrait être observé dans les prochains mois. Elle signifie plutôt que le phénomène intervient sur un fond thermique déjà très élevé.
Le mois de décembre sera donc particulièrement surveillé. Les modèles indiquent une trajectoire qui conduit vers un maximum autour de décembre. Cela ne signifie pas nécessairement que toutes les valeurs maximales seront enregistrées exactement le 1er, le 15 ou le 31 décembre. Un épisode climatique de cette nature possède une dynamique progressive et les différentes régions du Pacifique ne réagissent pas toutes au même rythme. Parler d’un « pic en décembre » signifie surtout que la période autour de ce mois devrait correspondre au sommet de la courbe prévue.
La fiabilité de cette prévision est également un élément important. L’OMM indique que ses projections reposent sur un consensus de plusieurs centres nationaux et internationaux. Le bulletin actuel rassemble les résultats de treize centres de prévision et s’appuie sur des observations issues notamment de bouées océaniques, de satellites et de radiosondes. Le fait que plusieurs systèmes convergent vers une intensification autour de la fin de l’année renforce la confiance dans la tendance générale, même si aucune prévision saisonnière ne permet de connaître avec certitude chaque conséquence régionale.
Autre élément à surveiller : El Niño ne devrait pas disparaître immédiatement après son maximum. Les prévisions de l’OMM donnent une probabilité proche de 100 % de maintien du phénomène jusqu’en février 2027. Il faut là encore comprendre correctement le chiffre : il ne s’agit pas d’une certitude concernant chaque journée de l’hiver, mais d’une très forte probabilité que les conditions El Niño persistent sur la période saisonnière concernée.
Le scénario actuel ne prévoit donc pas un retour rapide vers des conditions neutres. Le bulletin de septembre indiquait déjà une très forte probabilité de maintien jusqu’à février 2027 et une intensification vers une très forte intensité. Le bulletin d’octobre renforce cette trajectoire avec une anomalie Niño 3.4 désormais prévue autour de +3,7 °C sur octobre-décembre.
Un autre phénomène vient compliquer le tableau : le dipôle de l’océan Indien. La phase positive de l’IOD devrait atteindre son maximum en octobre 2026 avant de diminuer. L’anomalie moyenne prévue sur octobre-décembre est d’environ +0,5 °C. L’IOD peut modifier les régimes de précipitations autour de l’océan Indien et interagir avec les effets d’El Niño. Les deux phénomènes ne sont donc pas totalement indépendants dans l’analyse climatique.
L’Atlantique tropical est lui aussi plus chaud que la normale. Les projections de l’OMM indiquent que les températures de surface du bassin Atlantique équatorial devraient rester supérieures aux normales. Ce contexte océanique multiple rend les prévisions régionales plus complexes. Les climatologues ne regardent donc pas uniquement la courbe Niño 3.4 : ils analysent l’ensemble des bassins et les interactions entre les différents moteurs climatiques.
Pour l’Europe et la France, il serait imprudent de transformer cette prévision mondiale en calendrier météo. El Niño possède des téléconnexions atmosphériques qui peuvent modifier certaines configurations européennes, mais le signal y est moins direct que dans certaines régions tropicales ou subtropicales. La météo française de décembre, janvier ou février ne peut pas être déduite du seul indice Niño 3.4. Les conditions de l’Atlantique Nord, de l’Arctique, les régimes de circulation atmosphérique et les structures de pression européennes jouent également un rôle.
Cela signifie que le fameux raccourci « El Niño = hiver doux en France » n’a pas de valeur prédictive suffisante. Il serait tout aussi hasardeux d’affirmer l’inverse et de prévoir un hiver froid uniquement à partir de l’évolution du Pacifique. El Niño fournit un élément de contexte climatique à grande échelle, pas une prévision détaillée de température pour Ambérieu, Pont-d’Ain, Lyon ou Paris.
Le même principe vaut pour la neige dans les Alpes. Une forte phase El Niño ne permet pas de déterminer à elle seule la quantité de neige qui tombera dans les stations françaises durant l’hiver 2026-2027. L’altitude, la trajectoire des dépressions atlantiques, les températures à différentes altitudes, la circulation d’ouest, les situations de blocage et les épisodes froids régionaux restent déterminants. Une saison peut donc comporter de fortes chutes de neige malgré un signal climatique mondial favorable à la chaleur.
En revanche, à l’échelle mondiale, les conséquences potentielles sont beaucoup plus nettes. L’OMM s’attend à des modifications des régimes de précipitations et à un risque accru de phénomènes extrêmes dans plusieurs régions. Les zones déjà sensibles aux sécheresses peuvent connaître des déficits pluviométriques supplémentaires, tandis que d’autres régions peuvent voir augmenter les épisodes de fortes précipitations et les risques d’inondation. Le signal exact dépend du continent et de la saison.
Les secteurs agricoles sont particulièrement concernés. Une modification de la saison des pluies peut perturber les semis, les récoltes et la disponibilité de l’eau. Une sécheresse prolongée peut réduire les rendements alors qu’une pluie excessive au mauvais moment peut endommager les cultures. Les conséquences ne sont donc pas seulement météorologiques : elles peuvent se transmettre aux prix agricoles, à l’approvisionnement en eau, à l’énergie et à certains marchés alimentaires.
L’eau constitue justement l’un des grands enjeux de cet épisode. Une forte anomalie climatique n’a pas le même effet partout. Dans une région déjà sèche, quelques mois avec un déficit supplémentaire peuvent peser fortement sur les réserves. Dans une autre région, des précipitations plus abondantes peuvent augmenter rapidement les débits des cours d’eau et saturer les sols. Les risques associés à El Niño doivent donc être examinés territoire par territoire.
Les cyclones tropicaux font également partie des phénomènes surveillés. El Niño peut modifier les conditions atmosphériques qui influencent certaines régions tropicales, notamment par l’intermédiaire des vents verticaux et des zones de convection. Toutefois, là encore, il serait faux d’affirmer qu’El Niño provoque automatiquement davantage de cyclones partout. Son influence dépend des bassins océaniques et des autres paramètres atmosphériques.
L’année 2026 pourrait donc devenir un épisode de référence pour les climatologues. Si l’anomalie Niño 3.4 atteint effectivement les niveaux prévus, elle dépasserait nettement le précédent record observé lors de l’épisode 2015-2016. Mais le mot « record » doit rester attaché à l’indicateur précis : il s’agit de la température de surface de la mer dans une région définie du Pacifique tropical, pas d’un record mondial de température de l’air et pas d’un record de chaleur dans tous les océans.
Il faut également distinguer El Niño du réchauffement climatique. El Niño est un phénomène naturel du système climatique qui oscille entre différentes phases. Le réchauffement climatique lié à l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre agit sur une échelle beaucoup plus longue. Les deux phénomènes peuvent toutefois se superposer. Un épisode El Niño fort peut pousser temporairement les températures mondiales vers le haut alors que la tendance climatique de fond reste elle-même orientée à la hausse.
C’est cette superposition qui rend la période actuelle particulière. Une planète plus chaude signifie que le point de départ thermique n’est plus celui des décennies précédentes. Lorsqu’un épisode El Niño intense intervient dans ce contexte, il peut contribuer à faire monter encore les températures mondiales. L’OMM rappelle toutefois qu’il ne faut pas attribuer chaque anomalie thermique au phénomène : les facteurs naturels et anthropiques interagissent en permanence.
Les prochains mois permettront surtout de vérifier la trajectoire. Les satellites, les bouées océaniques, les observations atmosphériques et les modèles saisonniers vont continuer à suivre l’évolution de Niño 3.4. Le chiffre de +3,7 °C constitue une prévision moyenne pour octobre-décembre, et non une mesure définitive. Une prévision saisonnière peut encore évoluer, même lorsque la tendance générale paraît très solide.
Les chiffres à retenir sont finalement assez simples. En juin 2026, Niño 3.4 affichait environ +1,6 °C d’anomalie ; en août, environ +2,5 °C ; pour octobre-décembre, l’OMM prévoit environ +3,7 °C, avec un maximum autour de décembre. Le précédent niveau record cité par l’OMM atteignait +2,6 °C entre novembre 2015 et janvier 2016. La probabilité de maintien d’El Niño jusqu’en février 2027 est proche de 100 % selon les prévisions actuelles.
Ce que l’on peut déjà dire sans jouer les devins, c’est donc qu’El Niño 2026 n’est pas un simple petit épisode climatique de passage. Il est solidement installé, il continue de se renforcer et les prévisions actuelles le conduisent vers un maximum autour de décembre. Son signal mondial sera surveillé de très près, notamment parce qu’il intervient dans un contexte d’océans exceptionnellement chauds. Les conséquences ne seront toutefois ni uniformes ni automatiques : certaines régions pourront connaître davantage de pluie, d’autres davantage de sécheresse, tandis que les températures moyennes devraient rester supérieures aux normales dans de vastes secteurs.
Et pour la France ? Il faudra résister à la tentation de transformer le chiffre spectaculaire du Pacifique en prévision météo pour Noël ou pour les vacances de février. El Niño peut modifier le contexte général dans lequel évolue l’atmosphère, mais il ne décide pas seul du temps qu’il fera sur les Alpes, dans l’Ain ou sur la façade atlantique. Pour connaître la neige, le froid, les pluies ou les redoux de l’hiver français, il faudra regarder les configurations atmosphériques régionales au fur et à mesure qu’elles se mettront en place.
Le rendez-vous climatique sera donc bien décembre, mais pour une raison précise : c’est autour de ce mois que l’OMM attend actuellement le maximum de l’anomalie Niño 3.4. Si les observations confirment les prévisions, 2026 pourrait alors rejoindre, voire dépasser, les épisodes les plus remarquables enregistrés depuis le début des observations modernes. La suite de l’histoire se jouera ensuite dans l’océan, dans l’atmosphère et, surtout, dans les différentes régions du monde où les conséquences de ce gigantesque déplacement de chaleur ne seront pas les mêmes.
Les chiffres les plus récents : +3,7 °C prévu pour l’anomalie Niño 3.4 sur octobre-décembre, avec un maximum autour de décembre, contre +2,6 °C lors du précédent record 2015-2016. L’OMM estime aussi à près de 100 % la probabilité de maintien d’El Niño jusqu’en février 2027




