Lettres d’Asie : El Niño bat des records, les fumées des incendies étouffent l’Asie du Sud-Est

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De l’Indonésie à l’Inde, de Singapour aux Philippines, l’actualité climatique asiatique est dominée par un phénomène qui pourrait marquer durablement les prochains mois : un épisode El Niño d’une intensité exceptionnelle. Sécheresse, tensions sur les ressources en eau, incendies de végétation et pollution atmosphérique se conjuguent déjà dans plusieurs régions. Mais le continent présente aussi des situations contrastées, avec le retour attendu des pluies de mousson dans certaines zones et des risques de précipitations abondantes ailleurs.

L’Asie entre dans le mois de novembre avec une situation climatique sous surveillance. Les organismes météorologiques régionaux suivent de près le renforcement d’El Niño dans le Pacifique équatorial. Selon l’Agence météorologique japonaise, l’anomalie de température de surface de la mer dans la région NINO.3 a atteint +4 °C en septembre 2026, un niveau supérieur au précédent record de +3,6 °C relevé en décembre 1997 dans cette zone de référence. L’agence indique que les conditions El Niño devraient se maintenir jusqu’à l’hiver boréal.

Ce réchauffement océanique ne provoque pas partout les mêmes conséquences. Il modifie les circulations atmosphériques, déplace les zones de précipitations et peut renforcer les contrastes entre régions sèches et régions pluvieuses. Pour les populations, les conséquences peuvent toucher l’agriculture, les réserves d’eau, la production électrique, la pêche et la qualité de l’air.

Indonésie : les incendies reculent, mais la menace n’a pas disparu

L’Indonésie reste l’un des principaux foyers de préoccupation environnementale en Asie du Sud-Est. Les incendies de végétation, notamment dans les zones de tourbières de Sumatra et de Kalimantan, ont provoqué d’importants épisodes de fumées au cours du mois d’octobre. Les conditions sèches associées à El Niño ont favorisé la propagation des feux, avec des conséquences qui ont dépassé les frontières indonésiennes.

Le 14 octobre, Reuters rapportait une dégradation marquée de la qualité de l’air à Singapour. La concentration horaire de particules fines PM2,5 avait atteint 284 microgrammes par mètre cube dans l’ouest de la cité-État, un niveau classé dans la catégorie « très élevé » par l’agence environnementale singapourienne. Au Timor oriental, les autorités avaient suspendu les cours en présentiel pendant trois jours à partir du 15 octobre, en raison de la pollution provoquée par les fumées venues des régions voisines.

La situation s’est ensuite améliorée avec l’arrivée de pluies dans plusieurs secteurs et une évolution des vents. Le centre régional de surveillance des brumes transfrontalières de l’ASEAN a abaissé son niveau d’alerte pour le sud de la région le 29 octobre. Les chiffres rapportés au 31 octobre faisaient encore état de 96 points chauds à forte confiance détectés en Indonésie, contre 1 104 le 18 octobre. Cette baisse est importante, mais elle ne signifie pas que tous les foyers sont éteints. Les tourbières peuvent conserver des combustions souterraines, difficiles à repérer et à maîtriser.

La question des tourbières est particulièrement préoccupante. Ces milieux stockent d’importantes quantités de carbone dans leurs sols organiques. Lorsque leur niveau d’eau baisse, la matière végétale accumulée devient inflammable. Un incendie peut alors progresser sous la surface et rester actif longtemps, même lorsque les flammes ne sont plus visibles. Les pluies peuvent réduire le risque, mais elles ne garantissent pas l’extinction immédiate de tous les foyers.

Les autorités indonésiennes doivent donc poursuivre la surveillance des zones sensibles. Le retour progressif des précipitations est attendu, mais l’agence météorologique BMKG a averti qu’une nouvelle période sèche pourrait intervenir avant l’installation complète de la saison des pluies.

Singapour : une amélioration de l’air attendue en novembre

Après plusieurs semaines marquées par les fumées venues d’Indonésie, Singapour entre dans une période météorologique plus favorable à la dispersion des polluants. Le service météorologique national a annoncé le 29 octobre l’installation progressive de conditions inter-mousson, caractérisées par des vents plus faibles et variables ainsi que par une hausse de l’activité orageuse.

Pour la première quinzaine de novembre, les prévisionnistes attendent des averses orageuses modérées à fortes sur différentes parties de l’île, surtout l’après-midi. Les cumuls de pluie devraient être légèrement supérieurs à la moyenne dans la plupart des secteurs. Les températures maximales quotidiennes devraient généralement se situer entre 33 et 35 °C, avec quelques journées susceptibles de dépasser légèrement 35 °C.

Ces averses et le changement de direction des vents devraient limiter le transport des fumées vers la cité-État. Le service météorologique souligne toutefois que l’amélioration dépendra aussi des conditions dans les zones où les incendies restent actifs. Une amélioration à Singapour ne signifie donc pas nécessairement que la pollution a disparu dans les régions indonésiennes concernées.

El Niño : un épisode d’une intensité exceptionnelle

L’évolution d’El Niño constitue le fil conducteur de nombreuses prévisions asiatiques. L’Organisation météorologique mondiale estime que l’épisode actuel pourrait atteindre une intensité exceptionnelle, avec une anomalie de température de surface de la mer pouvant atteindre +3,8 °C dans le Pacifique tropical entre novembre 2026 et janvier 2027. Il s’agit d’une projection saisonnière, et non d’une température déjà observée sur l’ensemble de cette période.

Le phénomène agit sur les échanges entre l’océan et l’atmosphère. Dans certaines régions d’Asie du Sud-Est, il augmente le risque de températures élevées et de déficits pluviométriques. Ces conditions peuvent accentuer le stress hydrique, retarder les semis et fragiliser les cultures. Les zones déjà touchées par les incendies peuvent également connaître une aggravation du risque lorsque la végétation demeure sèche.

Les conséquences ne se limitent pas aux pays tropicaux. El Niño influence aussi les régimes de précipitations en Asie du Sud, avec des effets différents selon les saisons et les régions. Les prévisions régionales sont donc indispensables : une tendance générale ne permet pas de déterminer à elle seule le temps qu’il fera dans une province ou une ville donnée.

Inde, Pakistan, Bangladesh : une mousson hivernale sous surveillance

L’Organisation météorologique mondiale a publié le 14 octobre les perspectives climatiques de l’Asie du Sud pour la période octobre-décembre 2026. Les prévisions du forum régional SASCOF font apparaître des différences importantes entre les régions.

Des précipitations normales à supérieures aux normales sont envisagées dans le nord-ouest de l’Asie du Sud ainsi que dans certaines parties de l’est et du sud de la région, y compris les pays insulaires. À l’inverse, des précipitations inférieures aux normales sont privilégiées sur une grande partie du centre et du sud de la péninsule indienne, ainsi que dans certains secteurs de l’est. Les températures maximales et minimales pourraient être normales à supérieures aux normales sur la majeure partie de la région.

Ces perspectives concernent l’Afghanistan, le Bangladesh, le Bhoutan, l’Inde, les Maldives, le Myanmar, le Népal, le Pakistan et le Sri Lanka. Elles ont été élaborées avec la participation des services météorologiques de ces neuf pays et de plusieurs organismes scientifiques internationaux.

Pour l’agriculture, la période est particulièrement importante. Dans le sud de l’Inde et au Sri Lanka, les pluies d’octobre à décembre contribuent aux activités agricoles et au renouvellement des ressources en eau. Un déficit pluviométrique prolongé peut réduire les disponibilités pour l’irrigation et peser sur les récoltes. À l’inverse, des pluies abondantes dans le nord-ouest peuvent provoquer des ruissellements et des inondations localisées.

Il ne faut cependant pas transformer ces prévisions saisonnières en annonces de sécheresse ou d’inondation pour chaque territoire. Elles décrivent des probabilités à l’échelle régionale. Les bulletins nationaux et les observations locales restent nécessaires pour préciser les risques à court terme.

Philippines : les autorités anticipent une sécheresse plus marquée

Les Philippines suivent également avec attention le renforcement d’El Niño. Le service météorologique national PAGASA a publié le 23 septembre un avis signalant qu’un épisode fort était déjà actif dans le Pacifique tropical et qu’il pourrait devenir très fort entre septembre et décembre 2026. Le phénomène pourrait persister durant le premier semestre 2027.

PAGASA attire l’attention sur les risques de pluies inférieures aux normales, de périodes sèches et de sécheresse dans certaines parties de l’archipel. Les secteurs agricoles et les collectivités dépendantes des réservoirs d’eau devront suivre de près l’évolution des précipitations.

La situation est particulièrement délicate pour les cultures qui dépendent des pluies saisonnières. Un retard de précipitations peut décaler les calendriers de plantation, réduire les surfaces cultivées et modifier les choix des agriculteurs. Les réserves d’eau destinées à l’irrigation et à l’approvisionnement des villes peuvent également diminuer.

Les Philippines restent par ailleurs exposées aux cyclones tropicaux. Le passage du typhon Champi, également nommé Rosal dans le système philippin, avait provoqué des perturbations dans le Pacifique occidental en octobre. Le système s’était rapproché de Taïwan le 22 octobre, entraînant notamment des annulations de vols. Il ne s’agit toutefois pas d’un phénomène encore actif au 2 novembre.

La saison cyclonique ne se confond pas avec le phénomène El Niño. Les deux peuvent interagir avec la circulation atmosphérique, mais l’existence d’un épisode El Niño ne permet pas de prévoir à elle seule le nombre de typhons, leur trajectoire ou leur intensité.

Indonésie : une saison des pluies en retard

Le calendrier des pluies constitue une autre préoccupation majeure pour l’Indonésie. Le bulletin climatique d’octobre 2026 de l’agence BMKG indique que la saison humide devrait s’installer progressivement dans plusieurs régions, mais avec un décalage par rapport au calendrier habituel.

Pour la période de novembre 2026 à janvier 2027, l’agence prévoit des précipitations faibles sur une grande partie de l’archipel. Dans sa répartition nationale, 73,15 % des zones sont classées dans la catégorie des précipitations faibles, 23,79 % dans la catégorie moyenne, 2,94 % dans la catégorie élevée et 0,13 % dans la catégorie très élevée. Ces proportions correspondent aux catégories de prévision utilisées par la BMKG, et non à la part du territoire qui serait totalement dépourvue de pluie.

Cette perspective explique pourquoi la baisse des incendies observée à la fin octobre ne suffit pas à considérer la saison des feux comme terminée. Les précipitations doivent s’installer durablement dans les zones de tourbières et les régions régulièrement touchées par les brûlis. Une période sèche supplémentaire pourrait relancer certains foyers.

La situation mérite également une attention particulière pour les cultures de riz, de maïs et de palmier à huile. Les disponibilités en eau influencent les calendriers agricoles, les rendements et les coûts de production. Dans les régions rurales, les ménages qui dépendent directement des récoltes peuvent subir rapidement les conséquences d’une saison des pluies tardive.

Hong Kong et le sud de la Chine : chaleur supérieure aux normales

Le service météorologique de Hong Kong prévoit un mois de novembre plus chaud que la normale. Dans son bulletin publié le 29 octobre, l’observatoire indique également que les précipitations pourraient se situer dans la catégorie normale à supérieure à la normale.

La première moitié du mois devrait rester sous l’influence d’un anticyclone en altitude sur le sud de la Chine et le nord de la mer de Chine méridionale. La mousson de nord-est devrait rester relativement faible sur le littoral. Dans la seconde partie du mois, un affaiblissement de l’anticyclone pourrait favoriser une hausse des précipitations.

L’observatoire relie aussi ses perspectives à la situation du Pacifique tropical. Il estime que le très fort El Niño pourrait atteindre son maximum vers novembre-décembre et persister au moins jusqu’au printemps 2027. Le bulletin souligne que les modèles envisagent un épisode d’une intensité exceptionnelle au regard des observations disponibles depuis 1950.

Pour Hong Kong, la combinaison d’une température supérieure aux normales et de précipitations proches ou au-dessus de la moyenne ne signifie pas nécessairement un mois uniformément chaud et pluvieux. Les conditions pourront varier d’une décade à l’autre, notamment si la mousson de nord-est se renforce ou si l’anticyclone en altitude évolue.

Une pression croissante sur l’agriculture et les ressources en eau

Les différents bulletins asiatiques font apparaître un même problème : la disponibilité de l’eau devient plus difficile à anticiper dans plusieurs régions. Les déficits de pluie peuvent toucher les cultures, les réservoirs, les nappes et les cours d’eau. Dans les secteurs soumis à des pluies intenses, les risques d’inondation restent présents.

Le Programme alimentaire mondial, cité dans une dépêche de l’Associated Press consacrée aux conséquences possibles d’El Niño, estime que le phénomène pourrait entraîner au moins 49 millions de personnes supplémentaires en situation d’insécurité alimentaire aiguë dans le monde d’ici à la fin de 2027. Cette estimation concerne plusieurs régions du globe et ne constitue pas un bilan propre à l’Asie.

En Asie du Sud-Est, les risques concernent notamment les filières du riz, de l’huile de palme et les activités de pêche liées au Mékong. Une baisse des précipitations peut réduire les surfaces cultivées, modifier les calendriers de plantation et perturber les débits des cours d’eau. Les effets peuvent ensuite se répercuter sur les prix alimentaires et les revenus agricoles.

La situation du Mékong mérite une attention particulière. Le fleuve traverse ou borde plusieurs pays et assure des fonctions majeures pour l’agriculture, la pêche et l’approvisionnement en eau. Une évolution des précipitations et des débits peut affecter les zones de pêche, les plaines inondables et les cultures irriguées. Les conséquences dépendront toutefois des conditions hydrologiques locales, des barrages et des décisions de gestion de l’eau.

Une Asie confrontée à des risques très différents

L’actualité de ce début novembre montre que le continent ne fait pas face à une seule crise météorologique. L’Indonésie doit encore maîtriser les incendies de tourbières, malgré une baisse récente des points chauds. Singapour espère une amélioration durable de la qualité de l’air grâce au retour des averses et à la modification des vents. Les Philippines anticipent des risques de sécheresse. L’Asie du Sud surveille les précipitations de la saison d’octobre à décembre, tandis que Hong Kong prévoit un mois plus chaud que la normale.

El Niño relie une partie de ces évolutions, mais il ne suffit pas à expliquer tous les événements. La déforestation, les pratiques agricoles, l’urbanisation, la gestion des ressources hydriques et le réchauffement climatique de fond influencent aussi l’ampleur des conséquences.

Les prochaines semaines seront déterminantes pour observer l’installation des pluies en Indonésie, l’évolution des fumées en Asie du Sud-Est et les premières conséquences du déficit pluviométrique dans les régions agricoles. Les prévisions saisonnières signalent des risques ; les observations permettront de savoir où et avec quelle intensité ils se matérialisent.

L’Asie entre ainsi dans une période de vigilance climatique. Le retour des pluies pourra soulager certaines régions, mais il ne mettra pas automatiquement fin aux incendies ni aux tensions sur l’eau. Dans les prochains mois, la capacité des États à anticiper les déficits, protéger les populations exposées et gérer les ressources agricoles pèsera lourd dans le bilan de cet épisode El Niño.

Repères chiffrés et dates

Sujet Donnée publiée Date ou période
Pacifique, zone NINO.3 Anomalie de +4 °C Septembre 2026, observation JMA
El Niño Jusqu’à +3,8 °C d’anomalie envisagée Novembre 2026–janvier 2027, projection OMM
Singapour PM2,5 horaire à 284 µg/m³ dans l’ouest 14 octobre 2026
Indonésie 96 points chauds à forte confiance, contre 1 104 le 18 octobre 31 octobre 2026
Singapour Températures maximales de 33 à 35 °C attendues la plupart des jours Première quinzaine de novembre
Indonésie 73,15 % des zones classées en précipitations faibles Prévision novembre 2026–janvier 2027

Les prévisions saisonnières décrivent des tendances probabilistes et ne constituent pas des prévisions quotidiennes pour chaque ville. Les chiffres de points chauds et de pollution correspondent à des mesures datées, qui peuvent évoluer rapidement.