Le passage à l’heure d’été est-il encore rentable ?.

Ce changement d’heure, instauré pour économiser de l’énergie, est-il encore rentable aujourd’hui ? Perdre une heure de sommeil pour gagner une heure de lumière en soirée, c’est une tradition qui date de la Première Guerre mondiale, mais près d’un siècle plus tard, les données, les études et les débats nous poussent à nous interroger. À travers des analyses économiques et des rapports environnementaux, explorons si cette pratique, qui rythme encore nos vies, tient toujours ses promesses, ou si elle est devenue un vestige d’un autre temps.

Commençons par l’objectif initial du changement d’heure. En France, il a été instauré en 1916, puis réintroduit en 1975 après le choc pétrolier de 1973, dans l’idée de réduire la consommation d’énergie. L’idée était simple : en avançant les horloges au printemps, on décale les heures d’activité pour mieux coïncider avec les heures d’ensoleillement, limitant ainsi l’usage de l’éclairage artificiel le soir. À l’époque, cela semblait logique : les ampoules à incandescence dominaient, et l’électricité était souvent produite à partir de charbon ou de pétrole, des ressources coûteuses et limitées. Une étude de l’ADEME en 1996, peu après l’harmonisation européenne du changement d’heure en 1998, estimait que le passage à l’heure d’été permettait d’économiser environ 1,2 TWh par an en France, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’une ville comme Brest. Rapporté à l’échelle de l’Union européenne, un rapport de la Commission européenne de 2007 chiffrait les économies à 0,5 % de la consommation totale d’électricité, un gain modeste mais non négligeable.

Mais aujourd’hui, en 2025, le paysage énergétique a bien changé. Les ampoules LED, qui consomment 80 % d’énergie en moins que les anciennes ampoules à incandescence selon l’Agence Internationale de l’Énergie, équipent désormais 90 % des foyers français, d’après une étude de l’INSEE en 2023. Résultat : l’éclairage représente une part bien plus faible de notre facture énergétique – environ 10 % contre 25 % dans les années 1990. Une analyse de l’ADEME en 2021 réévaluait les économies liées à l’heure d’été à seulement 0,3 TWh par an en France, soit quatre fois moins qu’en 1996. À l’échelle européenne, un rapport de la Commission en 2017 allait dans le même sens, estimant que l’impact énergétique est devenu « marginal », autour de 0,1 % de la consommation totale. En clair, ce qui faisait sens il y a cinquante ans a perdu de sa pertinence face aux progrès technologiques et à l’évolution de nos modes de vie.

Et ce n’est pas tout. Si l’heure d’été réduit l’éclairage le soir, elle augmente d’autres dépenses. En 2025, les étés parisiens flirtent avec des pics à 40 °C, comme lors de la canicule de juillet 2024, et la climatisation, qui équipe désormais 35 % des foyers français selon l’Ademe, explose. Une étude de l’Université de Lisbonne en 2022, menée dans plusieurs pays européens, montrait que l’heure d’été, en décalant les heures chaudes vers le soir, augmente l’usage des climatiseurs de 5 à 10 % dans les zones urbaines. En France, où les vagues de chaleur sont de plus en plus fréquentes – 15 jours à plus de 35 °C en moyenne l’été dernier, selon Météo-France –, cet effet annule une partie des économies d’éclairage. Un rapport de RTE en 2023 estimait que la climatisation pourrait représenter 20 % de la consommation électrique estivale d’ici 2030, un chiffre qui relativise les gains de l’heure d’été.

Mais la rentabilité, ce n’est pas qu’une question d’énergie. Il y a aussi les coûts indirects, ceux qu’on mesure moins facilement mais qui pèsent lourd. Le passage à l’heure d’été perturbe notre rythme biologique, et ça a un prix. Une étude de la Commission européenne en 2015 soulignait que ce changement peut entraîner des troubles du sommeil, de l’attention et de l’humeur, surtout chez les personnes sensibles, pendant plusieurs jours, voire semaines. Une analyse de l’INSERM en 2019 allait plus loin, chiffrant une hausse de 5 % des accidents de la route et de 8 % des accidents du travail dans la semaine suivant le passage à l’heure d’été, liée à la fatigue et à la baisse de vigilance. En termes économiques, une étude américaine de 2016, publiée dans The Review of Economics and Statistics, estimait que ces perturbations coûtaient 1,5 milliard de dollars par an aux États-Unis, entre pertes de productivité et frais de santé. En France, où 67 millions de personnes ajustent leurs horloges, un calcul similaire, ajusté au PIB, pourrait approcher les 500 millions d’euros annuels – un coût qui dépasse largement les économies d’énergie.

Et puis, il y a les secteurs directement impactés. Les agriculteurs, par exemple, n’ont jamais aimé ce système. En 2024, la FNSEA estimait que le décalage horaire complique la traite des vaches, perturbe les animaux et désorganise les marchés matinaux, pour un coût de 50 à 100 millions d’euros par an en pertes de productivité. Les transports, eux, doivent ajuster leurs horaires – SNCF, compagnies aériennes, réseaux locaux –, un casse-tête logistique qui, selon un rapport de la Cour des comptes en 2022, coûte environ 20 millions d’euros par an en France. À l’inverse, certains secteurs en profitent : le tourisme et les loisirs, notamment les terrasses et les parcs, bénéficient des soirées plus longues. Une étude de l’INSEE en 2018 chiffrait ce gain à 200 millions d’euros par an pour l’économie française, un avantage non négligeable mais qui ne compense pas les pertes globales.

Que disent les Français de tout ça ? Sur les réseaux sociaux, le débat est vif. Certains apprécient les longues soirées d’été, comme cette mère de famille qui écrivait sur X en mars 2024 : « Enfin du temps pour jouer dehors avec les enfants après l’école, l’heure d’été, c’est la vie ! » D’autres, en revanche, pestent contre la fatigue et l’absurdité du système : « On économise trois ampoules mais on perd une nuit de sommeil, où est la logique ? » lançait un internaute le même mois. Ces sentiments reflètent une fracture plus large. En 2018, une consultation publique de la Commission européenne révélait que 84 % des 4,6 millions de répondants – dont beaucoup de Français – voulaient abolir le changement d’heure. En 2019, le Parlement européen votait pour sa suppression, mais le projet est au point mort, bloqué au Conseil de l’UE depuis décembre 2019, comme le rappelait Touteleurope.eu . Les États membres n’arrivent pas à s’accorder sur un fuseau horaire commun, et la crise du Covid a relégué le dossier au second plan.

Alors, rentable ou pas ? Si on met tout dans la balance, le tableau est clair. Les économies d’énergie, qui étaient l’argument phare, sont devenues anecdotiques – 0,3 TWh en France, soit à peine 0,06 % de la consommation annuelle d’électricité, selon l’ADEME. En face, les coûts indirects – santé, productivité, logistique – se chiffrent en centaines de millions d’euros, sans parler des impacts sociaux et environnementaux, comme l’augmentation de la climatisation, qui alourdit notre empreinte carbone. Une étude de l’Université de Cambridge en 2020 concluait même que l’heure d’été, dans un monde réchauffé, pourrait augmenter les émissions de CO2 de 0,2 % dans les pays chauds, un comble pour une mesure censée être écologique.

En 2025, alors qu’on s’apprête à avancer nos montres demain soir, le passage à l’heure d’été ressemble à une vieille habitude qu’on n’arrive pas à lâcher, un peu comme un pull qu’on garde par nostalgie, même s’il ne nous va plus. Il a peut-être été rentable un jour, mais aujourd’hui, il coûte plus qu’il ne rapporte, et pas seulement en euros. Il nous vole du sommeil, du bien-être, et un peu de simplicité dans un monde déjà bien assez compliqué. Peut-être qu’un jour, on décidera enfin de choisir une heure et de s’y tenir – l’heure d’hiver, plus proche de notre rythme biologique, ou l’heure d’été, pour les amoureux des longues soirées. En attendant, on ajuste nos réveils, on râle encore un peu, et on espère que le soleil de printemps nous fera oublier cette heure perdue !.

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