Que sont les ophtalmies des neiges ?.

L’ophtalmie des neiges, parfois appelée photokératite actinique, est une brûlure superficielle de la cornée induite par une exposition aiguë aux rayonnements ultraviolets, en particulier en environnement neigeux ou réfléchissant. Le terme renvoie historiquement aux symptômes développés par les explorateurs, militaires, skieurs, montagnards ou populations arctiques ayant évolué sans protection adéquate dans des zones fortement enneigées et ensoleillées.

La pathologie est strictement équivalente à une brûlure thermique, mais provoquée par le rayonnement UVB, qui détruit les cellules superficielles de l’épithélium cornéen. Le dommage n’est pas visible à l’œil nu, mais la douleur peut être intense. Le terme « des neiges » est culturel, mais on peut parler plus largement d’ophtalmie actinique : des cas sont également observés chez les soudeurs (ophtalmie des arcs), en haute mer, dans les déserts de sel ou même sur glaciers rocheux en haute altitude.

Conditions d’apparition : les deux grands coupables, la neige et l’altitude

Deux facteurs principaux expliquent la fréquence de l’ophtalmie des neiges : la réflexion des UV par la neige et l’augmentation du rayonnement avec l’altitude. La neige fraîche et sèche a un pouvoir de réflexion redoutable, renvoyant jusqu’à 85 à 95 % des UVB incident. Ce rayonnement se retrouve projeté vers le visage par le bas, d’autant plus redoutable qu’il échappe au réflexe de cligner ou de baisser la tête, contrairement au soleil direct.

L’autre facteur est l’altitude. Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’intensité des UVB augmente d’environ 10 % tous les 1 000 mètres. Ainsi, un randonneur à 3 000 m d’altitude reçoit jusqu’à 60 % de rayonnement UVB en plus que s’il était au niveau de la mer. Ce rayonnement est invisible, indolore pendant l’exposition, non perçu comme une gêne immédiate, et c’est là tout le danger : on ne ressent aucun signe d’alerte pendant l’activité.

Symptômes et temporalité : un retour de bâton différé

Les symptômes de l’ophtalmie ne se manifestent qu’après un délai de 6 à 12 heures, ce qui crée une difficulté de diagnostic et un effet trompeur. En journée, la personne ne sent rien d’anormal. Ce n’est que dans la soirée ou au réveil que la douleur oculaire devient brutale, bilatérale, avec sensation de sable, photophobie extrême, voire l’impossibilité d’ouvrir les yeux. Les larmes coulent en continu, et certains patients décrivent une douleur « insupportable, comme des coups d’aiguille » ou « la sensation d’avoir du verre pilé dans les yeux ».

Les symptômes s’accompagnent souvent d’une vision floue transitoire, et d’un œdème des paupières. Ces signes durent généralement 24 à 48 heures. L’œil, capable de se régénérer rapidement, reconstitue l’épithélium cornéen spontanément. Mais une ophtalmie sévère peut laisser des séquelles (irritation chronique, perte de transparence, sensibilité durable à la lumière).

Études cliniques et cas documentés : du sommet de l’Everest à la Haute-Maurienne

L’ophtalmie est connue depuis longtemps. John Franklin, explorateur britannique de l’Arctique, rapporte des cas dès 1823 dans son journal. En 1924, l’expédition Mallory-Irvine à l’Everest est ralentie par un épisode d’ophtalmie sur l’un des porteurs népalais. Plus récemment, une étude menée par l’Hôpital de Chamonix entre 2008 et 2015 a identifié 212 cas d’ophtalmie aiguë survenus en contexte de haute montagne, dont près de 40 % sur des randonneurs non équipés de lunettes ou utilisant des lunettes de ville.

Une autre étude du CHU de Grenoble (2020), en collaboration avec le PGHM, a montré que les cas les plus graves apparaissent souvent à la descente, après une journée d’effort et d’exposition cumulée. La neige de printemps, très réfléchissante, combinée à la fatigue et au ciel laiteux (qui laisse passer les UV), constitue une situation à haut risque.

Prévention : lunettes, éducation, bon sens

La prévention repose sur un principe simple : protéger ses yeux comme on protège sa peau. Cela passe par le port de lunettes de soleil certifiées CE, UV400, catégorie 4, couvrant bien les côtés. La forme galbée est essentielle pour limiter l’entrée latérale des rayons réfléchis. Les lunettes de ski ou de glacier (Julbo Explorer, Cébé Ice 8000, Vuarnet Glacier) sont conçues pour cela.

Il est important d’éviter les verres décoratifs ou non filtrants, souvent vendus comme « lunettes de mode » mais sans capacité à bloquer les UVB. Ces verres teintés non filtrants pénalisent l’œil en provoquant une dilatation de la pupille, exposant davantage le cristallin aux rayons nocifs.

Les masques de ski ou lunettes à coques latérales sont les mieux adaptés. La plupart des accidents surviennent par négligence, oubli, ou mauvaise évaluation du danger par temps couvert. La sensibilisation des pratiquants (randonneurs d’été, alpinistes, trailleurs) est encore insuffisante.

Traitement : repos, collyres et patience

Le traitement repose sur le repos à l’obscurité (dans une pièce sombre, sans sollicitation visuelle), l’instillation de collyres cicatrisants ou lubrifiants (type hyaluronate de sodium), et parfois des antalgiques per os (paracétamol, codéine). L’usage de collyres corticoïdes ou anesthésiants est formellement déconseillé sans avis médical. La guérison est spontanée en 24 à 72 heures si l’exposition a cessé. En cas de doute, un examen à la fluorescéine permet de visualiser les microlésions épithéliales.

Pour aller plus loin : populations autochtones et solutions empiriques

Les Inuits, les Sámi ou les Tibétains ont développé des protections artisanales contre l’ophtalmie des neiges bien avant l’invention des lunettes modernes. Des masques en os de caribou, bois ou cuir, avec de fines fentes horizontales, permettaient de limiter l’entrée de lumière tout en conservant le champ de vision. Ces masques bloquaient naturellement les rayons obliques et réduisaient considérablement le risque de photokératite.

A retenir

L’ophtalmie des neiges est un accident fréquent mais prévisible et évitable, qui touche aussi bien les novices que les pratiquants expérimentés. Sa gravité est liée à son effet différé et à la violence de ses symptômes, qui peuvent gâcher une expédition, compromettre une descente, ou provoquer une détresse aiguë en refuge. La neige est un miroir redoutable, et les UV un adversaire invisible. L’œil humain n’est pas fait pour endurer ces agressions sans défense.

Adopter les bons gestes, investir dans une protection adaptée, et ne jamais sous-estimer le rayonnement, même par temps gris ou voilé, est une question de santé. Car dans l’ophtalmie, le danger ne vient pas du soleil qu’on voit, mais de celui qu’on ne perçoit pas.

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