Ain : inquiétudes sur la menace d’une chute de blocs rocheux dans la rivière d’Ain.

L'Ain près de Coiselet le 1er mai dernier

C’est toujours une situation préoccupante qui mobilise l’attention entre l’Ain et le Jura. Des blocs rocheux menacent le barrage de Coiselet, un des ouvrages hydroélectriques stratégique situé à cheval sur les communes de Thoirette-Coisia (Jura) et Samognat (Ain) sur les 6 que compte la rivière d’Ain sur son trajet. Depuis une semaine, les autorités ont pris des mesures drastiques pour éviter un scénario catastrophe, tandis que les habitants, les professionnels du tourisme et les pêcheurs locaux oscillent entre inquiétude et frustration.

Le barrage de Coiselet dont on a déjà évoqué son fonctionnement, mis en service en 1970 et exploité par EDF, forme un lac artificiel de 3,8 km², long de 6 km et large de 1 km au maximum, à la confluence des rivières Ain et Bienne. Niché au cœur d’une vallée dominée par le Mont Molard de Nétru et les falaises de Chancia, ce plan d’eau est un lieu prisé des pêcheurs et des touristes, notamment grâce au camping Sous le Moulin à Condes. Mais depuis le 23 mai, la sérénité de cette vallée a été bouleversée par une alerte sérieuse : un rapport de la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) a identifié un risque de glissement de blocs rocheux surplombant le lac, côté Jura. Si ces blocs venaient à chuter, ils pourraient provoquer une vague dévastatrice, mettant en péril la structure du barrage et entraînant des conséquences en cascade jusqu’à Lyon, à plus de 100 km en aval.

Les autorités n’ont pas tardé fort heureusement à réagir. Le vendredi 23 mai, les préfets du Jura et de l’Ain ont ainsi signé un arrêté ordonnant un abaissement de 4 mètres du niveau du lac, sur une profondeur moyenne de 9,5 mètres. Cette opération, débutée le samedi 24 mai et qui s ‘est terminée ce mercredi, a mobilisé EDF pour ouvrir les vannes et évacuer plusieurs millions de mètres cubes d’eau. Selon un communiqué des préfectures, cette mesure a visé à garantir la sécurité du barrage en cas de chute des blocs, en réduisant le volume d’eau susceptible de déborder. Pierre-Édouard Colliex, préfet du Jura, expliquait à TF1 le 28 mai que la vague potentielle, estimée à 2 mètres dans un premier rapport, pourrait atteindre jusqu’à 6 mètres selon une étude plus approfondie, un niveau que l’ouvrage ne pourrait pas supporter. En cas de rupture, plus de 7 000 personnes pourraient être concernées dans la vallée de l’Ain, avec des inondations dévastatrices jusqu’à Lyon.

Les risques géologiques en jeu sont complexes. Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) a été mandaté pour une expertise approfondie, mais les premiers rapports, relayés par Le Progrès le 24 mai, indiquent que les blocs rocheux, bien qu’apparemment stables, pourraient se détacher sous l’effet de l’érosion naturelle ou de conditions météorologiques extrêmes. La région, marquée par des falaises calcaires, n’est pas étrangère à ce type de menace : en mars 2022, un éboulement spectaculaire à Nantua, dans l’Ain, avait bloqué la voie SNCF et la D74, nécessitant des travaux de stabilisation, comme le rapportait France 3. Plus récemment, le 10 octobre 2024, un bloc s’était détaché du Grand Colombier à Culoz-Béon, percutant une maison et entraînant la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle. Et l’on pourrait aussi encore évoquer les chutes de rochers récurrentes dans le Cerdon ou bien encore cet hiver vers Echallon entre gel et redoux . Ces précédents rappellent la fragilité des massifs rocheux dans cette zone, exacerbée par le réchauffement climatique, qui intensifie les cycles de gel-dégel et les précipitations extrêmes.

L’abaissement du lac, bien que présenté comme une mesure de précaution, a des répercussions immédiates sur la région. Les berges, désormais à nu, offrent un spectacle désolant pour les habitants et les professionnels du tourisme. Benoît Lemaire, directeur du camping Sous le Moulin à Condes, confiait à France 3 le 29 mai son désarroi : avec le lac vidé d’une partie de ses eaux, toutes les activités nautiques sont interdites, et ses clients, nombreux en ce début de saison avec les ponts de l’Ascension et de la Pentecôte, appellent en masse pour savoir ce qu’il en est. Il a reçu près de 200 appels en quelques jours, et craint une perte de 200 000 euros en juillet si le niveau ne remonte pas, voire 700 000 euros sur juillet, août et septembre en cas d’annulations massives.

Jérôme Benoît, maire de Condes, espère que les études géologiques avanceront rapidement pour rassurer la population et relancer l’activité touristique, essentielle à l’économie locale.
Les pêcheurs, eux, sont à pied d’œuvre pour limiter les dégâts écologiques. La baisse brutale du niveau d’eau a piégé des milliers de poissons, notamment des brochets, dans la végétation des berges, où ils s’asphyxient. Des opérations de sauvetage, menées par les fédérations de pêche, ont été organisées en urgence, comme le montrait un reportage de TF1 le 28 mai. Un pêcheur local déplorait la situation, qualifiant le lac de « sanctuaire pour le brochet » désormais menacé. En aval, sur la rivière d’Ain, les effets de cette vidange partielle ont minimisés  avec une hausse du débit ces derniers jours jusqu’à 60 m3/sec soit en-dessous des lâchers estivaux. A Pont-d’Ain, le débit a été à nouveau abaissé depuis la nuit dernière, autour des 30 m3/sec.

Les habitants, eux, oscillent entre fatalisme et optimisme. Françoise, une riveraine habitant juste derrière le rocher menaçant, confiait à TF1 le 28 mai : « Ça a l’air solide comme ça ! Le risque zéro n’existe pas de toute façon. On ne va pas partir, alors on attend et on verra ce que ça va donner. » Cette résilience masque une inquiétude sous-jacente : si le barrage cédait, les conséquences seraient dramatiques, non seulement pour les habitants de la vallée, mais aussi pour les barrages en aval et les captages d’eau potable, comme le soulignait France 3 le 25 mai. Car il ne faut pas oublier de rappeler qu’il existe plus bas les barrages de Thoirette et d’Allement. Les services de l’État, en lien avec EDF, assurent un suivi quotidien de l’opération, mais aucune date précise n’est avancée pour une éventuelle remontée des eaux. Le lac pourrait rester à ce niveau pendant plusieurs mois, le temps que des solutions soient trouvées. Et du côté des préfectures, on évoque un retour à un niveau normal d’ici 2030.

Alors, quelles sont ces solutions ?. EDF, chargé de résoudre le problème, explore deux options principales  soit de faire tomber les blocs de manière contrôlée ou les ancrer à la falaise pour éviter tout risque de chute. Ces travaux, complexes et coûteux, nécessiteront du temps, et leur durée reste incertaine. En attendant, les autorités insistent sur le caractère préventif de l’abaissement du lac, une mesure qui, bien que perturbante, vise à protéger les populations et les infrastructures. Mais cette crise soulève des questions plus larges : dans une région où les éboulements sont récurrents, comme l’attestent les incidents de Nantua ou de Culoz-Béon, les infrastructures stratégiques comme le barrage de Coiselet sont-elles suffisamment protégées contre les aléas géologiques ? Le réchauffement climatique, qui accentue ces risques, impose-t-il une révision des normes de sécurité et des plans de gestion des barrages ?.

Alors que la vallée de l’Ain retient son souffle, l’avenir du lac de Coiselet reste suspendu à l’expertise du BRGM et aux décisions d’EDF. Pour les habitants, les pêcheurs et les professionnels du tourisme, l’attente est lourde d’incertitudes. Cette crise, si elle est pour l’instant maîtrisée, rappelle une vérité incontournable : face à la nature, même les ouvrages humains les plus solides restent vulnérables. Et dans une France où le climat change plus vite que nos infrastructures, des événements comme celui-ci pourraient bien devenir la norme, nous obligeant à repenser notre rapport au risque et à la sécurité dans les années à venir. On soulignera en tout cas la réactivité rapide des autorités préfectorales  pour éviter une catastrophe, à l’heure où la saison se prête à flâner sur ce secteur de la vallée de l’Ain très apprécié.

 

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