Le chiffre est vertigineux, mais il faut immédiatement lui appliquer une précaution : les 35 000 décès en excès annoncés ce 25 août 2026 ne constituent pas encore un bilan définitif des morts causées par la chaleur en Europe. Il s’agit d’une estimation provisoire construite à partir des données disponibles dans un peu plus de la moitié du continent, alors que plusieurs pays n’ont pas encore consolidé leurs chiffres d’août. Allemagne, France et Espagne représentent déjà plus de 25 000 décès à elles seules. Le bilan final pourrait donc être sensiblement supérieur.
35 000 décès en excès : d’où vient ce chiffre ?
L’estimation publiée ce mardi 25 août repose sur les données nationales disponibles après une succession de quatre à cinq épisodes de chaleur majeurs qui ont touché l’Europe depuis le printemps et durant l’été. Les vagues de chaleur ont été particulièrement rapprochées, avec des records de température battus dans plusieurs pays.
Le chiffre de 35 000 morts supplémentaires par rapport à la mortalité attendue est donc un bilan provisoire d’excès de mortalité. Il ne faut pas le lire comme une liste de 35 000 certificats de décès portant la mention « canicule ». Dans la majorité des cas, la chaleur n’est pas inscrite comme cause directe du décès. Elle aggrave une maladie cardiovasculaire, respiratoire ou rénale, favorise les décompensations et peut précipiter le décès d’une personne fragile.
Cette distinction est importante pour comprendre pourquoi les chiffres arrivent avec plusieurs semaines, voire plusieurs mois de décalage. Les statistiques de mortalité doivent d’abord être consolidées, puis les épidémiologistes cherchent à déterminer quelle part de l’excès observé peut être attribuée à la chaleur.
Et dans le cas de 2026, le travail est loin d’être terminé : les données d’août ne sont pas encore disponibles de manière complète dans plusieurs pays. Le chiffre de 35 000 doit donc être considéré comme un minimum provisoire, pas comme le bilan final.
Allemagne : déjà environ 14 000 décès liés à la chaleur
L’Allemagne constitue actuellement le cas le plus spectaculaire.
Selon les données du Robert Koch-Institut (RKI), environ 14 000 décès liés à la chaleur ont été estimés entre le 6 avril et le 9 août 2026. Ce chiffre dépasse largement le précédent record national d’environ 8 900 décès enregistré en 2018. Lors d’une seule semaine, du 22 au 28 juin, environ 9 600 décès ont été enregistrés dans le contexte de la vague de chaleur.
La violence de cette séquence thermique explique en partie ce résultat. À la fin juin, 46 stations météorologiques allemandes avaient dépassé 40 °C. La chaleur s’est également prolongée suffisamment longtemps pour provoquer une forte accumulation du stress thermique.
Le chiffre de 9 600 décès sur une semaine est particulièrement révélateur. Il montre que le danger ne vient pas uniquement d’un record absolu de température. Une période de chaleur intense qui dure plusieurs jours exerce une pression beaucoup plus importante sur l’organisme, les établissements de santé et les personnes âgées vivant seules.
Le RKI rappelle par ailleurs que les décès liés à la chaleur sont généralement plus nombreux chez les personnes âgées. Le bilan allemand de 2026 est donc aussi lié à la vulnérabilité d’une population européenne vieillissante.
🇫🇷 France : plus de 7 300 décès en excès, mais le chiffre n’est pas définitif
La France représente le deuxième gros morceau du bilan actuellement disponible.
Santé publique France a estimé à plus de 7 300 le nombre de décès en excès entre la fin mai et le 22 juillet, sur l’ensemble des périodes de fortes chaleurs étudiées. Là encore, il s’agit d’une estimation de mortalité toutes causes confondues et non d’un nombre définitif de décès directement attribuables à la chaleur. Les données disponibles à ce stade ne couvrent qu’environ 80 % de la mortalité nationale et ne comprennent pas encore le mois d’août.
Les données françaises permettent toutefois de mesurer précisément l’ampleur des deux principales vagues de chaleur.
Entre le 17 juin et le 2 juillet, Santé publique France avait calculé 5 764 décès en excès, soit une surmortalité de 36,2 % pendant les journées concernées par la canicule. Cette estimation concernait les 92 départements métropolitains, soit 98,5 % de la population.
Les personnes âgées de 75 ans et plus représentaient 3 719 décès en excès, soit environ les deux tiers du total observé sur cette période. L’Île-de-France avait particulièrement souffert, avec 1 999 décès en excès, correspondant à une hausse de mortalité de 81,2 %. La deuxième grande séquence étudiée, du 3 au 22 juillet, a entraîné au moins 1 243 décès supplémentaires, soit une hausse de 9,2 % de la mortalité dans les 78 départements concernés. Les personnes âgées de 75 ans et plus représentaient 917 de ces décès supplémentaires.
Ces deux chiffres ne doivent toutefois pas être additionnés mécaniquement pour fabriquer un bilan définitif de l’été : les méthodes, périodes et consolidations statistiques évoluent au fil des bulletins.
Le détail français est particulièrement révélateur
| 🇫🇷 France 2026 | 📊 Donnée disponible |
| 17 juin – 2 juillet | 5 764 décès en excès |
| Surmortalité pendant cette période | +36,2 % |
| 75 ans et plus | 3 719 décès en excès |
| Île-de-France | 1 999 décès en excès |
| 3 – 22 juillet | 1 243 décès en excès |
| Ensemble provisoire depuis fin mai | > 7 300 décès en excès |
| Données d’août | Pas encore consolidées |
Le contraste avec l’été 2003 mérite aussi d’être rappelé. La canicule de 2003 avait provoqué environ 15 000 décès supplémentaires en France. Le bilan provisoire de 2026 est déjà très élevé, mais il n’est pas encore possible de dire si l’année dépassera finalement 2003, car les méthodes de calcul, les périodes étudiées et les dispositifs de prévention ne sont pas identiques.
🇪🇸 Espagne : 4 947 décès attribués à la chaleur
En Espagne, le système national de surveillance de la mortalité estime déjà à 4 947 le nombre de décès attribuables à la chaleur depuis mai.
Ce chiffre est particulièrement important puisqu’il dépasse le précédent record annuel espagnol, établi en 2022 avec 4 520 décès liés à la chaleur. 2026 est donc déjà devenue, avant même la fin de l’été, l’année la plus meurtrière jamais enregistrée dans ce pays selon cet indicateur.
La situation espagnole illustre aussi une différence méthodologique avec la France. L’Espagne utilise son système de surveillance pour estimer directement les décès attribuables à la chaleur à partir de la mortalité observée et des températures, alors que la France communique d’abord largement sur la surmortalité toutes causes pendant les périodes de chaleur avant d’affiner l’attribution.
Les deux chiffres ne sont donc pas parfaitement comparables.
Et les autres pays européens ?
Le bilan de 35 000 décès repose sur un ensemble beaucoup plus large que ces trois pays.
L’Italie apparaît déjà comme un pays fortement touché, mais ses statistiques nationales consolidées arrivent plus lentement. Des estimations citées dans le bilan européen suggèrent qu’entre 5 000 et 8 000 décès pourraient finalement être attribués à la chaleur en Italie si les conditions observées jusqu’à la mi-août se maintiennent dans les estimations. Cette fourchette reste toutefois une projection et non un bilan officiel définitif.
Au Royaume-Uni, les autorités sanitaires ont estimé que les épisodes de chaleur de mai et juin avaient entraîné environ 2 877 décès associés à la chaleur en Angleterre. La Belgique a enregistré une hausse de 39 % de la mortalité entre le 18 et le 29 juin, correspondant à environ 1 222 décès supplémentaires selon les données préliminaires. Aux Pays-Bas, au moins 900 décès supplémentaires ont été observés entre le 22 juin et le 5 juillet.
La Pologne a fait l’objet d’une estimation rapide évaluant à environ 1 070 décès supplémentaires la surmortalité pendant la vague de chaleur de fin juin. La Suisse a enregistré environ 220 décès en excès durant la même semaine selon les données des autorités sanitaires.
Les chiffres actuellement disponibles
| 🌍 Pays | ☀️ Estimation 2026 disponible | 📌 Situation |
| 🇩🇪 Allemagne | ≈ 14 000 | Estimation chaleur, avril-début août |
| 🇫🇷 France | > 7 300 | Surmortalité toutes causes, fin mai-22 juillet |
| 🇪🇸 Espagne | 4 947 | Décès attribuables à la chaleur, depuis mai |
| 🇬🇧 Angleterre | 2 877 | Estimation mai-juin |
| 🇧🇪 Belgique | 1 222 | Excès de mortalité, 18-29 juin |
| 🇳🇱 Pays-Bas | ≥ 900 | Excès de mortalité, 22 juin-5 juillet |
| 🇵🇱 Pologne | ≈ 1 070 | Estimation lors de la vague de fin juin |
| 🇨🇭 Suisse | ≈ 220 | Excès durant la semaine de fin juin |
| 🇮🇹 Italie | 5 000 à 8 000 envisagés | Estimation, pas bilan définitif |
| 🇪🇺 Europe | ≥ 35 000 | Estimation partielle, bilan provisoire |
Attention : ces chiffres ne peuvent pas être additionnés directement, car les pays n’utilisent ni les mêmes périodes, ni les mêmes modèles, ni les mêmes définitions. Certains publient des décès « attribuables à la chaleur », d’autres une surmortalité toutes causes confondues.
Pourquoi la chaleur tue-t-elle autant sans apparaître sur les certificats de décès ?
C’est l’un des aspects les plus mal compris des bilans de canicule.
Une personne âgée souffrant d’insuffisance cardiaque peut décéder pendant une vague de chaleur d’un arrêt cardiaque. Le certificat de décès peut mentionner l’insuffisance cardiaque, sans que la chaleur apparaisse comme cause directe.
Pourtant, la température élevée peut avoir déclenché la décompensation.
Lorsque l’organisme chauffe, il augmente la circulation sanguine vers la peau et déclenche la transpiration afin d’évacuer de la chaleur. La déshydratation réduit ensuite le volume sanguin disponible et augmente la charge cardiovasculaire. La chaleur peut également perturber la fonction rénale, favoriser les troubles électrolytiques et aggraver certaines pathologies respiratoires.
Chez une personne fragile, plusieurs jours de températures élevées peuvent donc suffire à faire basculer un état de santé déjà précaire.
C’est pourquoi les épidémiologistes analysent la différence entre la mortalité normalement attendue et celle effectivement observée pendant l’épisode.
Les nuits chaudes jouent un rôle majeur
Il ne faut surtout pas regarder uniquement les températures maximales.
Une journée à 38 ou 40 °C est dangereuse, mais une succession de nuits très chaudes empêche l’organisme de récupérer. Le logement reste chaud, la température corporelle redescend moins bien et la fatigue thermique s’accumule.
Les épisodes de 2026 ont justement été marqués par des températures nocturnes élevées dans plusieurs régions européennes.
Copernicus rappelle que les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes et plus intenses et qu’elles sont associées à un stress thermique croissant. Lors de la vague de chaleur de mai, les données ERA5-HEAT avaient par exemple montré des températures ressenties atteignant 35 à 40 °C dans de vastes secteurs d’Europe occidentale.
2026 n’est pas un accident isolé
Le chiffre de 35 000 doit aussi être replacé dans une tendance plus longue.
L’Organisation mondiale de la santé indique que la mortalité liée à la chaleur dans sa région européenne a augmenté de plus de 30 % au cours des vingt dernières années. L’organisation souligne également que l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement et que le vieillissement de la population augmente mécaniquement le nombre de personnes particulièrement vulnérables.
Les données du Copernicus Climate Change Service vont dans le même sens. Copernicus indique que l’Europe s’est réchauffée d’environ 0,56 °C par décennie depuis le milieu des années 1990, soit plus de deux fois le rythme mondial. Les vagues de chaleur apparaissent aussi plus tôt dans l’année et devraient continuer à s’étendre vers le printemps et l’automne avec la poursuite du réchauffement.
Le phénomène n’est donc pas uniquement lié à quelques journées extrêmement chaudes. Le déplacement de toute la distribution des températures vers des niveaux plus élevés augmente la probabilité de franchir les seuils dangereux.
Un été 2026 particulièrement exceptionnel sur le plan météorologique
Le bilan humain doit être rapproché du contexte climatique.
Copernicus a confirmé que juin 2026 a été le mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe occidentale. La période de chaleur de la deuxième quinzaine de mai avait déjà produit des anomalies quotidiennes dépassant localement 10 °C par rapport à la moyenne 1991-2020 dans l’ouest de l’Europe.
Les épisodes se sont ensuite succédé, au lieu d’être séparés par de longues périodes permettant aux organismes, aux sols et aux infrastructures de récupérer.
Cette succession est particulièrement importante pour la santé publique. Une personne qui a déjà subi plusieurs jours de chaleur extrême peut commencer l’épisode suivant avec une fatigue, une déshydratation ou une pathologie aggravée.
Le bilan de 35 000 pourrait-il encore augmenter ?
Oui, très probablement.Il y a trois raisons principales.
La première est simplement statistique : plusieurs pays n’ont pas encore publié leurs chiffres complets d’août.
La deuxième concerne les délais de remontée des décès. Les statistiques européennes ne sont pas instantanées. Une partie des décès intervenus pendant ou après une canicule n’est identifiée qu’ultérieurement.
La troisième tient aux méthodes d’attribution. Une fois les données consolidées, les épidémiologistes peuvent constater que certaines périodes ont produit un excès de mortalité plus important que prévu ou qu’une partie des décès survenus après la vague doit être associée à l’épisode thermique.
Le chiffre de 35 000 est donc un seuil provisoire, pas une estimation finale.
Une comparaison avec 2022 qui donne une idée de l’enjeu
L’Europe a déjà connu un épisode extrêmement meurtrier en 2022. Une étude publiée dans Nature Medicine avait estimé à plus de 62 700 le nombre de décès liés à la chaleur en Europe durant l’été 2024, tandis que les travaux précédents avaient montré l’ampleur exceptionnelle de la mortalité de 2022.
Le chiffre de 2026 ne peut donc pas encore être comparé directement à ces études scientifiques consolidées. Les méthodes et périodes diffèrent.Mais le fait que 35 000 décès en excès soient déjà recensés avant la fin de l’été et avec des données incomplètes montre l’ampleur de l’événement.
Le changement climatique explique-t-il directement ces 35 000 décès ?
Il faut là aussi distinguer deux niveaux.
Sur le plan météorologique, chaque vague de chaleur possède une configuration propre : position des anticyclones, circulation du jet-stream, advection d’air chaud, humidité des sols, température des mers et des océans, etc.
Sur le plan climatique, le réchauffement global augmente la probabilité et l’intensité des chaleurs extrêmes. Copernicus souligne que l’évolution observée en Europe est cohérente avec cette tendance de fond.
Il serait donc incorrect de dire que « le changement climatique a causé les 35 000 décès ». En revanche, il est scientifiquement fondé de dire que le réchauffement climatique rend les conditions thermiques extrêmes plus fréquentes et plus intenses, ce qui augmente le risque sanitaire associé.
Les études d’attribution permettent ensuite de quantifier, événement par événement, la part du réchauffement anthropique dans l’intensité observée.
Le problème ne concerne pas uniquement les personnes âgées
Les statistiques montrent très clairement la vulnérabilité des plus de 75 ans. En France, cette classe d’âge représente environ les trois quarts des décès supplémentaires observés pendant la vague de chaleur de juillet.
Mais les fortes chaleurs peuvent également toucher les travailleurs exposés, les personnes souffrant de maladies chroniques, les nourrissons, les personnes sans domicile, les habitants de logements mal isolés et les populations urbaines.
Les villes concentrent plusieurs facteurs aggravants : surfaces minérales, faible végétation, bâtiments qui stockent la chaleur, trafic et parfois faible ventilation nocturne.
Le cas de l’Île-de-France en juin est particulièrement parlant : la région avait enregistré 1 999 décès en excès, avec une hausse de mortalité de 81,2 % pendant la période étudiée.
Ce que révèle finalement le bilan 2026
Le chiffre de 35 000 morts en excès en Europe doit donc être présenté avec beaucoup de rigueur.
Ce n’est pas un bilan définitif. Ce n’est pas non plus un nombre de personnes dont le certificat de décès indique directement « canicule ». C’est une estimation provisoire de la mortalité supplémentaire associée aux épisodes de chaleur, réalisée à partir des données disponibles dans différents pays européens.
Mais son ordre de grandeur est déjà suffisamment élevé pour ne laisser aucun doute sur la gravité sanitaire de l’été 2026.
Allemagne : environ 14 000 décès liés à la chaleur. France : plus de 7 300 décès en excès dans les données provisoires disponibles. Espagne : 4 947 décès attribués à la chaleur. À eux trois, ces pays dépassent déjà 25 000 décès. D’autres pays ajoutent plusieurs milliers de victimes, tandis que les statistiques d’août ne sont toujours pas consolidées.
Le bilan européen de 35 000 est donc probablement appelé à évoluer.
Et derrière ce nombre se trouve une réalité beaucoup plus concrète : ce ne sont pas seulement les records de température qui deviennent plus fréquents, mais aussi les conséquences sanitaires d’épisodes de chaleur qui arrivent plus tôt, durent plus longtemps et se répètent davantage. L’Organisation mondiale de la santé estime déjà que plus de 200 000 personnes sont mortes de causes liées à la chaleur dans sa région européenne au cours des quatre dernières années.
Pour 2026, le compteur n’est donc pas encore arrêté. Au 25 août, 35 000 est un minimum provisoire ; le véritable bilan de l’été européen ne pourra être établi qu’après la consolidation des données nationales, notamment celles du mois d’août.




