Feux de forêt :la Chine développe un camion de pompier pouvant déployer 10 drones anti-incendie

drone bombardier d’eau chinois larguant sa charge extinctrice au cœur des flammes. Crédit : ZY-AVIATION
PARTAGEZ CET ARTICLE

Si vous pensiez avoir tout vu en matière de technologie de sécurité civile avec les caméras thermiques et la surveillance optronique, préparez-vous à changer d’échelle. Du côté du district industriel de Shenyang, l’équipementier chinois Wuju Technology a fait sensation en dévoilant un système qui s’apparente purement et simplement à un porte-drones tactique terrestre dédié aux incendies de forêt. Le concept baptisé Zhuque (du nom de l’Oiseau Vermillon, l’une des quatre créatures mythologiques de la cosmologie chinoise) ne cherche pas à remplacer la lutte lourde, mais à résoudre une équation vieille comme le monde : comment asphyxier un brasier naissant dans les dix premières minutes avant que la dynamique thermique ne devienne incontrôlable ?

Vous avez sous les yeux un engin tout-terrain imposant qui ne ressemble à aucun camion d’incendie traditionnel. En lieu et place des imposantes cuves d’eau et des dévidoirs de tuyaux habituels, son toit s’ouvre pour laisser place à une véritable ruche robotique. À son bord se trouvent douze drones multitraceurs. L’ingéniosité réside dans la séparation stricte des fonctions opérationnelles : deux appareils sont exclusivement dédiés à la reconnaissance, tandis que les dix autres constituent la frappe aérienne de précision.

Le ballet opérationnel : comment fonctionne une attaque en essaim ?

Le fonctionnement de ce complexe tactique repose sur une automatisation poussée de la chaîne de décision. Lorsque vous déployez le véhicule en lisière de massif ou sur une piste forestière inaccessible aux gros porteurs, la première phase consiste à catapulter les deux drones d’observation. Équipés de capteurs optroniques bi-spectraux et de LiDARs, ils survolent la zone à haute vitesse pour réaliser un scanner thermique en trois dimensions. Ils repèrent les foyers de pyrolyse et le cœur le plus chaud du départ de feu à travers la fumée dense.

Une fois les coordonnées géodésiques de la cible verrouillées au centimètre près, l’algorithme de bord calcule immédiatement les trajectoires d’interception et donne l’ordre d’envoyer la seconde vague. Les dix drones de frappe décollent en moins de trente secondes. Ils ne volent pas de manière indépendante, mais se coordonnent en réseau maillé en partageant leurs données d’altitude et d’espacement pour éviter toute collision.

Arrivée au-dessus de la cible, la nuée procède au largage de ses projectiles. Chaque drone libère deux sphères de vingt-cinq kilogrammes remplies d’un agent retardant ou d’une formulation gélifiée à haute capacité d’extinction. Ces enveloppes ne s’écrasent pas aveuglément : leur déclenchement est étalonné à une hauteur précise au-dessus du sol pour pulvériser l’agent extincteur sous forme d’une onde de choc étouffante qui frappe directement la base des flammes. Avec cinquante kilogrammes embarqués par drone, c’est un demi-tonne de produit qui vient s’abattre en une poignée de secondes sur le départ d’incendie, étouffant net la combustion sur environ mille deux cents mètres carrés.

Un drone quadrirotor sorti du camion Zhuque projetant un jet extincteur directement sur un foyer d’incendie forestier. Cela semble prometteur. Crédit : ZY-AVIATION

Une bulle radio autonome conçue pour le chaos du terrain

L’un des détails techniques les plus intéressants de ce camion réside dans son affranchissement total des réseaux téléphoniques ou satellitaires civils. En pleine forêt, lorsque le réseau s’effondre ou n’existe tout simplement pas, le camion fait office de station de base et déploie sa propre bulle de communication sécurisée sur un rayon de dix kilomètres. L’essaim reste ainsi sous contrôle absolu de l’opérateur au sol, y compris dans des reliefs escarpés ou sous des conditions aérologiques sévères, les appareils étant certifiés pour tenir leur stationnaire face à des vents soufflant en rafales jusqu’à force 8.

Vous devez toutefois replacer cette technologie à sa juste place opérationnelle : il ne s’agit pas d’un outil conçu pour stopper un monstre d’incendie dévorant des milliers d’hectares au plus fort d’une canicule. La réserve de cinq cents kilogrammes d’extinction par sortie constitue une frappe chirurgicale. L’intérêt fondamental réside dans la vitesse de réaction. Là où il faut plusieurs dizaines de minutes à un hélicoptère bombardier d’eau ou à un groupe de camions pour se frayer un chemin dans un ravin, ce système envoie son essaim traiter la saute de feu ou le foyer initial avant que l’incendie n’ait eu le temps de créer son propre microclimat destructeur.

Ce véhicule marque le franchissement d’un cap dans la robotisation des secours : le passage du drone suiveur ou éclaireur isolé à l’action collective et automatisée d’engins lourds au service de la sécurité civile.

 

⚙️ Caractéristique technique 📊 Donnée chiffrée & spécification
🐦 Nom du système Zhuque (« Oiseau Vermillon »), un système d’essaims de drones dédié à la lutte contre les incendies
🏭 Constructeur Wuju Technology (Shenyang, Chine)
🚚 Capacité d’emport du camion Transport simultané de 2 drones de reconnaissance et de 10 drones bombardiers destinés aux missions d’attaque
💧 Charge utile par drone d’attaque 2 bombes extinctrices de 25 kg, soit une capacité totale de 50 kg d’agent extincteur par drone
🔥 Volume de frappe par salve Jusqu’à 500 kg d’agent extincteur largués simultanément par l’ensemble de l’essaim
🌲 Surface couverte par salve Environ 1 200 m² traités lors d’une seule frappe coordonnée
🌬️ Résistance au vent Fonctionnement annoncé jusqu’à une force 8 sur l’échelle de Beaufort, soit des vents pouvant atteindre environ 74 km/h
📡 Réseau de communication embarqué Création d’une bulle radio privative maillée permettant la coordination des drones sur un rayon annoncé de 10 km

Saut technologique prometteur ou mirage pour nos massifs ?

Voir débarquer un poids lourd déployant dix drones bombardiers d’eau au milieu des pins des Landes ou de la garrigue provençale fait rêver sur le papier. Vous vous demandez naturellement si nos services de secours pourraient emboîter le pas à cette approche chinoise. La réponse tient en un mot : oui, mais pas sous la même forme, ni pour les mêmes usages. Si la France possède déjà un savoir-faire de pointe en matière d’aéronefs télépilotés et d’intelligence artificielle, l’transposition directe du modèle asiatique heurte de plein fouet nos réalités opérationnelles, juridiques et budgétaires.

Sur le plan purement technologique et industriel, la France et ses partenaires européens disposent de toutes les briques nécessaires pour développer un tel système. Les entreprises de la défense et de l’aéronautique maîtrisent parfaitement les vols en essaim, la télécommunication en réseau maillé et les capteurs optroniques. De plus, comme vous le savez, nos Services Départementaux d’Incendie et de Secours expérimentent déjà massivement l’usage des aéronefs non habités. Du Var aux Landes, les pompiers utilisent quotidiennement des flottes pour la reconnaissance thermique, la cartographie des feux de tourbe ou le guidage tactique. Passer de l’observation à l’action d’extinction constitue la suite logique de cette transition numérique.

Dimension d’analyse Modèle chinois (Zhuque) Transposition possible en France
Doctrine opérationnelle Attaque saturante et rapide de plusieurs départs de feu grâce à une intervention immédiate sur les premières minutes Appui ponctuel possible sur des zones très escarpées, difficiles d’accès ou lors de sautes de feu nécessitant une action rapide
Capacité d’extinction Jusqu’à 500 kg par salve d’agents extincteurs (produits chimiques ou gels retardants selon les configurations) Utilisation limitée par la réglementation française concernant l’emploi de produits chimiques en milieu naturel et les impacts potentiels sur les sols et les écosystèmes
Cadre réglementaire aérien Possibilité de dérogations importantes dans des espaces aériens restreints afin de permettre une intervention massive et coordonnée Intégration complexe dans un espace aérien très réglementé avec une gestion stricte de la cohabitation avec les Canadair, hélicoptères bombardiers d’eau et autres moyens aériens
Coût d’acquisition Coût estimé entre 1,5 et 2,5 millions d’euros selon les versions et équipements embarqués Arbitrage budgétaire délicat face à l’investissement dans des moyens déjà éprouvés comme les camions-citernes feux de forêts (CCF), fourgons pompe-tonne (FPT) ou les moyens aériens classiques
Logistique de recharge Système conçu pour un rechargement rapide grâce à un camion ou une unité dédiée sur le terrain Défis importants liés au ravitaillement en eau, au transport des agents extincteurs et à la recharge des batteries dans des zones isolées ou difficiles d’accès

Le premier obstacle majeur à une adoption brute en France réside dans la doctrine d’engagement aérien. En période de crise, le ciel au-dessus d’un incendie majeur ressemble à une fourmilière hyper-réglementée où se croisent Canadair, Dash, Hélicoptères Bombardiers d’Eau et avions de commandement. Faire voler simultanément une dizaine de drones autonomes dans le même volume d’espace aérien pose un défi colossal de sécurité aéronautique. Tant que les systèmes d’évitement automatique entre drones et aéronefs pilotés ne seront pas certifiés selon les normes drastiques de la Direction Générale de l’Aviation Civile, vous ne verrez aucun directeur de secours risquer une collision entre un essaim de cinquante kilogrammes et un Canadair volant à très basse altitude.

Le second frein est d’ordre pragmatique et environnemental. La Chine mise sur des bombes extinctrices projetant des poudres ou des gels retardants pour étouffer les flammes par onde de choc et réaction chimique. En France, la protection des sols et des nappes phréatiques est une priorité absolue. L’usage de produits chimiques en plein cœur de parcs nationaux ou de zones Natura 2000 fait l’objet d’un encadrement strict. Larguer des conteneurs ou des produits gélifiés par paquets de cinq cents kilogrammes au milieu d’une forêt protégée suscite de nombreuses réserves chez nos écologues et nos forestiers.

L’aspect financier impose lui aussi une grande prudence. Un véhicule tactique embarquant une dizaine de drones lourds et sa station de charge haute puissance coûte plusieurs millions d’euros. Pour un SDIS français, ce budget correspond à l’achat de trois à quatre Camions-Citernes Feux de Forêt super-lourds, des véhicules rustiques, increvables, capables de transporter chacun six mille litres d’eau et de protéger directement quatre pompiers à leur bord. Dans un contexte où les collectivités locales doivent rationaliser chaque euro investi, le choix s’oriente encore prioritairement vers du matériel terrestre éprouvé.

Pour autant, la France ne tourne pas le dos à cette technologie : elle va très probablement l’adapter à sa propre philosophie du terrain. Plutôt que de gros camions-porteurs dédiés tirant des salves massives, les expérimentations françaises s’orienteront vers de petits modules d’appui ciblé. Vous verrez poindre des drones bombardiers d’eau légers travaillant en duo ou en trio, non pas pour éteindre l’incendie principal, mais pour traiter les sautes de feu inaccessibles situées derrière les lignes de crête ou pour intervenir immédiatement sur des départs d’incendie provoqués par la foudre dans des ravins escarpés du Mercantour ou des Cévennes.

L’inspiration chinoise servira donc de catalyseur. Elle prouve à nos ingénieurs et à nos docus-tactiques que la robotique d’attaque n’est plus du domaine de la science-fiction. La France intégrera sans doute cette brique technologique dans les dix prochaines années, mais en l’insérant intelligemment dans son maillage territorial existant : des drones plus discrets, parfaitement intégrés au trafic aérien de la Sécurité Civile, et agissant comme des scalpels de précision en complément de la frappe lourde de nos avions et du travail acharné de nos pompiers au sol.

Le camion Zhuque déployant ses drones lors d’un essai de lutte contre un feu de broussailles. Crédit : ZY-AVIATION