Automne : des guêpes encore actives en novembre, est-ce normal ?.

Il y a quelque chose d’étonnant à entendre, par un matin de novembre, ce bourdonnement familier autour d’une assiette de confiture ou d’un fruit oublié sur la table du jardin. Des guêpes, à cette époque ? Vous pensiez sans doute en être débarrassé après les premières gelées, et pourtant elles s’attardent, tenaces, presque obstinées. Ce phénomène, de plus en plus observé ces dernières années, mérite qu’on s’y attarde, car il raconte à la fois une histoire de biologie, de climat, et d’adaptation des espèces à un environnement en pleine mutation.

Depuis une dizaine d’années, les observatoires d’insectes signalent une nette prolongation de l’activité des hyménoptères sociaux — guêpes communes, frelons européens, voire parfois guêpes germaniques — bien au-delà de leur période habituelle. Autrefois, le cycle biologique d’une colonie s’achevait généralement entre la mi-septembre et la fin octobre. À cette période, les nids se vidaient, les ouvrières mouraient, et seules les futures reines fécondées cherchaient un abri pour hiverner. Mais les automnes récents, souvent doux et ponctués de journées à 18 ou 20 °C, bouleversent ce rythme ancestral.

L’activité des guêpes repose directement sur la température. En dessous de 10 °C, leur métabolisme ralentit considérablement. Au-dessus de 13 °C, elles peuvent encore voler, se nourrir et défendre leur nid. Si le thermomètre reste fréquemment au-dessus de ce seuil — comme c’est désormais le cas dans une grande partie du pays en novembre — les colonies peuvent se maintenir plusieurs semaines de plus. Certains relevés entomologiques indiquent même une survie de nids actifs jusqu’à la mi-décembre dans des zones urbaines abritées.

Le phénomène s’explique également par les modifications du comportement alimentaire de ces insectes. À l’approche de l’hiver, la colonie ne nourrit plus de larves, et les ouvrières deviennent opportunistes : elles se rabattent sur les sources de sucre faciles d’accès, notamment les fruits mûrs, les déchets ou les boissons sucrées. C’est pourquoi vous les croisez encore sur une terrasse ensoleillée ou autour d’un compost. Dans un jardin bien exposé, un simple pommier tardif ou quelques raisins oubliés suffisent à prolonger leur présence.

Mais ce qui frappe les spécialistes, c’est la coïncidence entre cette prolongation de l’activité et la progression des espèces invasives, notamment le frelon asiatique (Vespa velutina). Ce dernier, beaucoup plus tolérant aux températures fraîches que la guêpe commune, poursuit ses activités jusqu’à la fin de l’automne, chassant d’autres insectes, dont les abeilles. Les nids de frelons, plus massifs, continuent de croître tard dans la saison, et leur survie est assurée tant que les gelées restent faibles. Dans certaines régions de l’Ouest et du Sud-Ouest, on a observé des colonies encore actives au 10 décembre lors des hivers 2018 et 2022.

Ce décalage de cycle a des répercussions écologiques directes. Plus longtemps présentes, les guêpes exercent une pression supplémentaire sur d’autres insectes, notamment les mouches ou les chenilles, dont elles se nourrissent lorsqu’elles élèvent leurs larves. Cela peut, dans certaines zones, modifier les équilibres entre espèces, en particulier si le froid n’arrive que tardivement. À l’inverse, une chute brutale des températures après un automne doux provoque souvent une mortalité massive et soudaine, laissant de nombreux nids inachevés et des reines affaiblies, incapables de survivre à l’hiver.

Les études de terrain menées dans plusieurs départements montrent une corrélation nette entre les températures moyennes d’octobre-novembre et la durée de survie des colonies. Par exemple, une moyenne supérieure à 13 °C durant trois semaines suffit à maintenir un nid actif. Dans les zones urbaines, les microclimats liés à la chaleur des bâtiments prolongent encore ce phénomène. Un nid installé sous une toiture bien exposée peut bénéficier de 3 à 4 °C supplémentaires par rapport à l’extérieur, ce qui retarde considérablement l’arrêt de l’activité.

Il faut dire que la biologie des guêpes s’y prête bien. Leur cycle annuel est réglé comme une horloge : une reine fonde un nid au printemps, pond des œufs, élève les premières ouvrières, puis la colonie croît tout l’été jusqu’à atteindre plusieurs milliers d’individus. En automne, les mâles fécondent les futures reines, puis tout le monde meurt… sauf ces dernières, qui se réfugient dans une souche, un grenier ou sous une écorce. Si le froid tarde à s’imposer, la reine fondatrice continue à pondre, et les ouvrières à construire. Le nid ne s’arrête plus au bon moment, ce qui épuise parfois la colonie avant même le retour du gel.

Mais faut-il s’inquiéter de cette présence prolongée ? D’un point de vue sanitaire, pas forcément. Les guêpes jouent un rôle utile dans la régulation d’autres insectes. Elles participent à la décomposition de la matière organique et à la pollinisation de certaines fleurs. Le problème survient surtout lorsque leurs comportements deviennent agressifs par manque de ressources. En novembre, les colonies affamées se montrent plus nerveuses : elles défendent farouchement les rares sources de sucre. Si vous avez l’impression qu’elles “vous attaquent”, c’est souvent parce qu’elles cherchent simplement à se nourrir, attirées par une boisson ou un aliment parfumé.

Les services de désinsectisation, eux, constatent un changement net : les interventions qui s’arrêtaient autrefois fin septembre se poursuivent désormais jusqu’à la mi-novembre, voire plus tard dans les régions littorales. En 2023, plusieurs départements de l’Atlantique ont signalé une hausse de 30 % des appels en novembre par rapport à la moyenne des années 2000. Dans certaines communes de Charente-Maritime ou du Var, les nids ont même été détruits à la fin du mois, un fait rarissime autrefois.

Techniquement, les municipalités doivent adapter leurs interventions. Les calendriers de traitement insecticide ou de piégeage sont revus, de même que la surveillance des reines fondatrices au printemps. Les apiculteurs, eux, tirent la sonnette d’alarme : chaque semaine de présence supplémentaire de guêpes ou de frelons accroît la pression sur les ruches déjà affaiblies par la raréfaction du nectar. Certains ruchers perdent jusqu’à 15 % de production lorsque les prédateurs persistent au-delà d’octobre.

Sur le plan climatique, le phénomène illustre de manière frappante le réchauffement observé sur les saisons de transition. Entre 1980 et 2020, la température moyenne du mois de novembre en France a gagné environ 1,8 °C. Cette hausse, couplée à une pluviométrie parfois déficitaire, offre des conditions idéales aux insectes thermophiles comme les guêpes. Dans les régions méridionales, il n’est plus rare d’observer des vols d’ouvrières un 25 novembre, alors que trente ans plus tôt, elles disparaissaient dès la Toussaint.

Pour autant, cette prolongation de l’activité n’est pas sans limites. Dès que le thermomètre passe durablement sous les 5 °C, les colonies s’effondrent en quelques jours. Les ouvrières meurent de froid ou d’épuisement, incapables de maintenir la chaleur du nid. La reine, si elle n’a pas trouvé d’abri convenable, succombe également. C’est pourquoi les épisodes de froid soudain — une gelée forte suivie d’un redoux — ont des effets contrastés : ils détruisent les colonies tardives mais peuvent tromper les reines, qui sortent trop tôt de leur abri en croyant que le printemps arrive.

Au jardin, votre meilleure défense reste la prévention. Ne laissez pas traîner de nourriture sucrée ou de fruits abîmés, videz les composts trop riches en restes fermentés, et couvrez les boissons lorsque vous déjeunez dehors par temps doux. Évitez les gestes brusques : les guêpes n’attaquent que si elles se sentent menacées. Si vous découvrez un nid actif en novembre, l’idéal est de le signaler aux services municipaux plutôt que de tenter une destruction hasardeuse. À cette période, la colonie s’effondrera d’elle-même dès les premières gelées franches.

La présence de guêpes en novembre, autrefois perçue comme une curiosité, devient désormais un indicateur climatique. Elle traduit cette lente glissade des saisons, où l’automne ressemble à un prolongement de l’été. Elle témoigne aussi de la formidable capacité d’adaptation du vivant : face aux changements, les insectes ajustent leur calendrier plus vite que nous.

Alors, lorsque vous verrez bourdonner une guêpe un après-midi de novembre, ne soyez pas seulement surpris : voyez-y un signe. Un signal que la nature, dans sa logique et sa souplesse, continue à s’ajuster à un monde qui se réchauffe, semaine après semaine. Vous aurez peut-être envie de la chasser, mais prenez une seconde pour observer son vol précis et obstiné : elle vous dit, à sa manière, que l’automne n’est plus tout à fait ce qu’il était.

PARTAGEZ CET ARTICLE