Les chenilles du buis, un invité qui s’installe plus longtemps que prévu.

Il fut un temps où les amateurs de jardins pensaient qu’une fois le mois de septembre arrivé, les buis étaient tranquilles jusqu’au printemps suivant. On surveillait bien sûr les attaques estivales de la pyrale du buis, mais on croyait que l’automne mettait un terme aux festins de ces larves voraces. Aujourd’hui, la donne a changé. Les relevés de terrain, les suivis entomologiques et même les observations des jardiniers amateurs confirment que les chenilles restent actives beaucoup plus tard dans la saison. Certains témoignent d’attaques en octobre, voire en novembre, dans des régions où l’on ne voyait auparavant plus rien après septembre.

La question mérite d’être posée : que se passe-t-il dans nos jardins ? Sommes-nous face à une adaptation progressive de l’insecte, à une simple variabilité annuelle ou à une véritable conséquence de l’évolution climatique ? En reprenant les données disponibles, on se rend compte que ce n’est pas une impression isolée, mais bien une tendance qui s’installe.

La pyrale du buis, un cycle désormais perturbé

La pyrale du buis (Cydalima perspectalis), introduite accidentellement en Europe il y a un peu plus de quinze ans, a bouleversé l’équilibre des jardins à buis. Ses cycles de reproduction sont rapides : la femelle peut pondre plusieurs centaines d’œufs, donnant naissance à des chenilles redoutables qui consomment frénétiquement les feuilles et parfois même l’écorce verte des rameaux.

Traditionnellement, les suivis indiquaient deux à trois générations par an sous nos latitudes : une au printemps, une au cœur de l’été, puis parfois une troisième qui s’essoufflait en début d’automne. Aujourd’hui, on constate que cette troisième génération ne s’interrompt plus systématiquement. Les températures automnales, souvent douces, permettent à certaines larves de poursuivre leur développement au-delà de la période classique. Résultat : là où on pensait que le buis pouvait reconstituer son feuillage à l’automne, il subit encore des dégâts en fin de saison.

Les relevés de 2022 et 2023 dans certaines régions de France ont montré des chenilles encore actives fin octobre avec des températures diurnes dépassant régulièrement les 15 °C. Autrement dit, les cycles s’étirent et les périodes de stress pour les buis s’allongent.

Un lien direct avec le climat

Peut-on incriminer le climat dans cette extension d’activité ? Les données vont dans ce sens. La pyrale du buis, comme beaucoup d’insectes, est très sensible à la température. La vitesse de développement des larves dépend directement de la chaleur ambiante. Plus les températures sont douces, plus le cycle est rapide et plus les générations peuvent s’enchaîner.

Autre facteur, les hivers. Jusqu’à récemment, un vrai gel prolongé mettait un coup d’arrêt aux larves, qui entraient en dormance et voyaient leur mortalité grimper. Or, des hivers doux comme ceux enregistrés sur les dix dernières années réduisent ce frein naturel. Les chenilles survivent mieux, repartent plus tôt au printemps et s’attardent plus longtemps en automne.

On note par ailleurs que l’humidité joue un rôle. Des automnes pluvieux mais doux créent un microclimat favorable dans le feuillage dense du buis. L’humidité maintient la fraîcheur et permet aux chenilles de se protéger du dessèchement. Autrement dit, une météo clémente, douce et humide, équivaut pour elles à un prolongement de la belle saison.

Témoignages et relevés locaux

Certains jardiniers de la vallée du Rhône, de l’Alsace ou encore de Bretagne racontent avoir découvert de jeunes chenilles encore en pleine activité autour de la Toussaint, ce qui était inédit il y a dix ans. Dans des communes de l’Ouest, on a même observé des cocons prêts à passer l’hiver alors que la tonte des pelouses n’était pas encore terminée.

Les relevés de piégeage lumineux confirment également des vols tardifs de papillons, ce qui signifie que les pontes s’effectuent jusqu’en automne avancé. Les œufs pondus en octobre peuvent donner naissance à des chenilles qui consommeront du feuillage avant de se mettre en repos hivernal, ayant ainsi affaibli la plante juste avant l’hiver.

Les buis, des victimes épuisées

Pour les buis, cette prolongation des attaques est un problème sérieux. Normalement, ils profitent de l’automne pour reconstituer une partie de leurs réserves grâce à une photosynthèse encore active jusqu’en octobre. Si les feuilles sont consommées tardivement, l’arbuste arrive en hiver fragilisé. La conséquence est une résistance réduite aux gels, un dépérissement plus marqué au printemps et une repousse de plus en plus limitée.

Les observations faites dans plusieurs parcs historiques montrent des buis rabougris, incapables de se régénérer pleinement d’une année sur l’autre, à force de subir plusieurs vagues de chenilles sans répit saisonnier.

Une question d’adaptation et d’accoutumance

L’autre hypothèse, évoquée par plusieurs chercheurs, est celle d’une véritable adaptation de l’insecte à son nouvel environnement. Introduite en Europe depuis l’Asie, la pyrale du buis s’est retrouvée dans des conditions climatiques différentes. En l’espace de quelques générations, elle aurait pu ajuster son rythme biologique pour profiter au maximum des périodes douces.

Les insectes ont une capacité d’adaptation rapide : quelques années suffisent parfois à modifier leurs comportements saisonniers. Ce n’est pas une mutation spectaculaire, mais une sélection progressive des individus capables de rester actifs plus longtemps, et qui transmettent cette « stratégie » à leurs descendants.

Autrement dit, le climat n’est pas le seul coupable. Il fournit le cadre favorable, mais l’insecte, lui, saisit l’occasion et adapte son cycle.

Des chiffres qui parlent

Les suivis entomologiques en Europe occidentale indiquent désormais jusqu’à quatre générations complètes dans certaines zones où on en comptait trois. Le décalage moyen d’activité automnale observé entre 2010 et 2020 est estimé à trois à quatre semaines supplémentaires.

En France, dans des régions comme l’Aquitaine ou l’Île-de-France, la présence de chenilles actives a été confirmée dans plus de 60 % des jardins suivis au-delà du 15 octobre sur les trois dernières années. On est loin du schéma initial où l’activité cessait fin septembre.

Comment réagir au jardin ?

Pour vous, jardinier, la première conséquence est claire : la surveillance doit être prolongée. Là où on pensait ranger les pulvérisateurs et filets protecteurs après la rentrée, il faut désormais garder un œil attentif jusqu’à la mi-novembre.

Un contrôle visuel régulier reste le meilleur indicateur. Si vous voyez de fines toiles, des excréments verts en poudre sur le feuillage ou des chenilles encore actives, il n’est pas trop tard pour intervenir. Les traitements biologiques à base de Bacillus thuringiensis peuvent encore être efficaces tant que les températures ne sont pas trop basses (au-dessus de 12 °C).

La gestion mécanique, par ramassage manuel des chenilles ou taille ciblée des rameaux infestés, peut aussi sauver vos buis à cette période. Enfin, certains jardiniers choisissent désormais d’adapter leur palette végétale, en remplaçant une partie des buis par des espèces alternatives moins attaquées, comme l’if ou certaines variétés de houx taillées en topiaire.

Et pour demain ?

La tendance est claire : tant que les automnes resteront doux, les chenilles du buis prolongeront leur activité. Les prévisions climatiques pour l’Europe annoncent des automnes globalement plus chauds et plus humides, ce qui n’annonce rien de bon pour les buis traditionnels.

Mais l’histoire des jardins est aussi une histoire d’adaptation. Les jardiniers apprennent à observer, à ajuster leurs pratiques et à composer avec ces nouvelles contraintes. Entre piégeage des papillons, traitements ciblés et diversification végétale, des stratégies se mettent en place.

Un automne sous surveillance

Si vous pensiez avoir la paix dès la fin de l’été, il faudra réviser votre calendrier. Les chenilles du buis n’ont plus vraiment de date de sortie, elles s’accordent à la météo et savent tirer parti de la moindre douceur pour grignoter encore un peu plus vos haies. C’est le reflet d’une adaptation accélérée, soutenue par un climat qui brouille les saisons.

Et dans vos jardins, vous le verrez sans doute : l’automne n’est plus seulement le temps des champignons, des feuilles mortes et des récoltes de pommes, c’est aussi celui où de petites chenilles vertes et voraces rappellent que la nature, même en miniature, évolue avec une rapidité déconcertante.

Un suivi mois par mois

Mars

C’est souvent la reprise. Les chenilles qui ont hiverné dans leurs cocons sortent dès que les températures dépassent régulièrement les 10 °C. Elles sont petites et difficiles à voir, mais leurs premiers dégâts sont visibles : feuilles grignotées en bordure, petits amas de déjections vertes. C’est une période idéale pour intervenir, car les larves sont encore jeunes et très sensibles aux traitements biologiques. Un contrôle minutieux, branche par branche, permet de détecter les zones déjà actives.

Avril

L’activité s’intensifie. Les pontes printanières donnent naissance à une première vague de jeunes chenilles. Le feuillage est déjà fragilisé et les buis peuvent montrer des zones éclaircies. La surveillance doit être hebdomadaire. C’est le bon moment pour combiner observation et intervention : ramassage manuel, taille légère des parties atteintes, pulvérisation de Bacillus thuringiensis si la météo le permet (températures supérieures à 12 °C, temps sec).

Mai

Le cycle s’accélère. On note une poussée importante de nouvelles chenilles qui peuvent ravager un arbuste entier en quelques jours. Les dégâts deviennent visibles à distance : zones brunies, feuillage squelettisé. Le piégeage des papillons adultes par phéromones peut aider à estimer la pression. C’est aussi le mois où il faut être particulièrement vigilant, car les attaques sont souvent massives et simultanées.

Juin

Les vols de papillons sont fréquents. La deuxième génération se met en place. Les jardiniers doivent accepter que le buis est en danger si aucune action n’est entreprise. Les températures élevées favorisent un cycle très rapide, parfois moins de 6 semaines entre ponte et chenille mature. Si vous avez des buis en pots, les rapprocher d’un espace plus ventilé ou lumineux peut réduire la pression, car les papillons préfèrent pondre dans les zones denses et ombragées.

Juillet

La pleine saison. Les buis sont souvent sévèrement attaqués, surtout dans les régions où la chaleur accélère les cycles. Les chenilles sont grosses, vert vif, avec des rayures noires bien visibles. Elles dévorent le feuillage et s’attaquent parfois à l’écorce verte des jeunes rameaux. Les interventions sont plus difficiles car les larves sont robustes. La coupe de parties très atteintes peut sauver l’arbuste en réduisant la population.

Août

Les attaques continuent sans répit. Selon les régions, c’est la troisième génération qui apparaît. Les papillons adultes sont très visibles autour des lampadaires et des terrasses le soir. C’est un signe d’alerte : les pontes sont massives et préparent la vague de septembre. La chaleur dessèche parfois les buis, ce qui les rend encore plus sensibles. Si vous le pouvez, arrosez modérément le pied pour limiter le stress hydrique et améliorer la résistance.

Septembre

Autrefois, on pensait que les chenilles allaient ralentir. Aujourd’hui, elles sont encore très actives. Les nuits restent douces et les larves poursuivent leur festin. C’est souvent à cette période que les buis historiques des jardins publics montrent des dépérissements spectaculaires. Les jardiniers privés doivent prolonger la surveillance et ne pas hésiter à traiter encore, car les dégâts d’automne compromettent la vigueur hivernale du buis.

Octobre

C’est la nouveauté de ces dernières années : la présence persistante de chenilles. Quand les températures diurnes dépassent les 15 °C, l’activité est encore observée. Certains relevés montrent des larves actives jusqu’à la Toussaint. Les buis qui devraient profiter de l’automne pour refaire du feuillage sont au contraire encore affaiblis. C’est une période délicate : le traitement biologique fonctionne moins bien si les nuits sont trop froides, mais le ramassage manuel reste efficace.

Novembre

Normalement, c’est le mois de mise au repos. Mais les hivers doux permettent à certaines larves de rester en activité dans les zones abritées. Dans les régions de l’Ouest et du Sud, on a relevé des chenilles encore vivantes en pleine activité début novembre. Elles ne consomment pas forcément beaucoup, mais elles affaiblissent quand même les buis. L’objectif est de vérifier les arbustes avant l’hiver pour évaluer les dégâts et préparer une éventuelle taille de nettoyage en fin d’hiver.

Une saison qui ne s’arrête plus vraiment

De mars à novembre, le suivi est désormais continu. Ce qui autrefois ressemblait à deux ou trois phases d’attaques bien identifiées est devenu une activité quasi permanente, avec simplement des pics plus marqués au printemps et en été. Le changement climatique, en prolongeant les périodes douces, a brouillé le calendrier. Les jardiniers doivent donc s’adapter, non pas avec une action ponctuelle, mais avec une vigilance de longue durée.

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