Lorsque les pluies s’éternisent sur plusieurs semaines, ce n’est pas seulement le moral du jardinier qui en souffre, mais aussi l’équilibre physiologique d’un grand classique des haies ornementales : le buis. Longtemps considéré comme une plante rustique, peu exigeante et indéfectiblement verte, le buis fait pourtant partie des végétaux les plus sensibles à l’excès d’eau. Et les signaux d’alerte s’intensifient ces dernières années, au gré d’un climat de plus en plus erratique. Derrière son feuillage compact et persistant se cache une plante au métabolisme fragile, qui n’aime ni les sols asphyxiés ni les racines constamment détrempées.
Dans plusieurs régions françaises, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes, les printemps et débuts d’été 2024 et 2025 ont été marqués par des cumuls de pluie inédits : plus de 300 mm en un mois à certains endroits du Val de Saône, contre 80 mm en moyenne sur la même période sur les 30 dernières années. Cette saturation durable des sols a révélé au grand jour une série de problématiques anciennes, souvent sous-estimées, autour de l’adaptation du buis aux excès hydriques. Et ce début juin, ce n’est pas dans l’Ain la pyrale qui les impacte le plus, mais les excès de précipitations depuis ce printemps que nous avons connu, accompagnés de températures pas toujours clémentes.
Le premier effet observable est physiologique : le système racinaire du buis, fin, très ramifié mais peu profond, tolère mal l’anoxie provoquée par une terre gorgée d’eau. Privées d’oxygène, les racines ne parviennent plus à alimenter les parties aériennes. On assiste alors à un affadissement rapide du feuillage, des décolorations ponctuelles, des chutes de feuilles précoces ou un jaunissement généralisé, notamment en périphérie des touffes. Ces symptômes sont souvent confondus avec des attaques parasitaires, ce qui complique leur identification.
Mais l’excédent de pluie ne fait pas que saturer le sol. Il crée aussi un microclimat humide et stagnant au cœur des haies, favorisant le développement foudroyant des maladies cryptogamiques. Parmi elles, le Cylindrocladium buxicola, redouté des pépiniéristes, prolifère dans les conditions humides prolongées. Ce champignon pathogène, responsable de la « cylindrocladiose du buis », colonise très rapidement le feuillage et les tiges dès que l’humidité relative dépasse 95 % pendant plus de 8 heures consécutives. En situation de printemps pluvieux, cette fenêtre est atteinte presque chaque jour.
Des relevés réalisés par l’Observatoire Végétal Communal de l’Allier en mai 2024 ont mis en évidence que plus de 70 % des buis des jardins publics de Vichy présentaient des lésions actives de cylindrocladium, malgré des traitements fongicides préventifs classiques. Dans les cas les plus avancés, des souches entières ont dû être arrachées, la pourriture s’étant propagée jusqu’au collet. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) confirme par ailleurs une hausse de 40 % des signalements liés à cette maladie dans les signalements phytosanitaires en zones urbaines sur les 12 derniers mois.
Mais ce n’est pas tout. L’eau excédentaire attire aussi des ravageurs indirects. Les buis affaiblis sont plus sensibles à la pyrale, car leur feuillage devient plus tendre et nutritif pour les chenilles. Certaines observations de jardiniers dans la Drôme ont ainsi montré une cohabitation aggravante : pluie excessive, apparition de champignons, puis colonisation rapide par les chenilles de Cydalima perspectalis dans les 15 jours suivants. Résultat : un affaiblissement brutal des sujets, parfois irréversible.
Face à ce constat, les solutions doivent être à la fois techniques, préventives et paysagères. Sur le terrain, les spécialistes du sol recommandent une meilleure aération du substrat, via des amendements drainants (pouzzolane, sable grossier) en plantation ou lors de la reconstitution de haies. L’installation de buis sur butte surélevée ou dans une bande de culture surélevée de 20 à 30 cm peut limiter les périodes d’asphyxie racinaire en zones argileuses. La taille régulière, en dehors des périodes humides, permet également de réduire les zones confinées dans le feuillage, limitant ainsi la persistance d’humidité sur les feuilles.
Du point de vue sanitaire, les traitements fongicides préventifs à base de cuivre peuvent offrir une protection partielle, mais leur efficacité dépend d’une application précoce et régulière, notamment avant chaque épisode pluvieux majeur. Or, dans un printemps à pluies récurrentes, ces fenêtres sont difficiles à anticiper. Des essais sont en cours à l’Université de Clermont-Ferrand sur l’utilisation d’extraits de prêle ou d’ail fermenté comme moyens de renforcement des défenses naturelles des buis. Les premiers résultats en 2023-2024 sont prometteurs, avec une réduction de 20 à 30 % des attaques fongiques sur plants traités toutes les 3 semaines.
Côté variétés, il est désormais conseillé de diversifier. Certains cultivars de buis (comme Buxus sempervirens ‘Arborescens’) sont légèrement plus tolérants à l’humidité, mais aucune variété n’est totalement indemne de risques. Une alternative de plus en plus testée dans les jardins publics est l’introduction de formes taillées d’if (Taxus baccata), de chèvrefeuille arbustif (Lonicera nitida) ou de houx nain (Ilex crenata), beaucoup plus résistants à l’excès d’eau et au stress biologique combiné.
Enfin, le bon sens jardinier reste un atout précieux : éviter l’arrosage en période de pluie, surveiller les zones de stagnation d’eau, tailler par temps sec et dégager le pied du buis pour permettre une meilleure circulation de l’air. Dans les régions sujettes à des excédents pluviométriques réguliers, un paillage organique épais peut aussi aggraver le phénomène d’engorgement si le sol est mal drainé ; un paillage minéral (graviers, tuiles concassées) est préférable.
L’image du buis comme plante indestructible appartient donc à une époque climatique plus stable. Dans nos jardins bouleversés par des épisodes humides extrêmes, il devient urgent d’adapter les soins, de réévaluer les choix de plantation, et de repenser la gestion sanitaire sur le long terme. Car face à l’excès d’eau, même les plantes les plus robustes finissent par plier.



