Le comportement du merle en période caniculaire.

Alors que chaque été, on ne cesse de battre de nouveaux records, comment donc, les oiseaux que nous avons associés aux jardins et sous-bois affrontent-ils ces époques extrêmes ? Parmi eux, le fameux merle noir (Turdus merula), ce passereau à la couleur sombre représentant entre autres la mauvaise saison, sera, semble-t-il, un cas d’espèce.

Le merle noir n’est pas un inconnu. Avec ses 5 à 10 millions de couples estimés en France selon la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux), il est l’un des oiseaux les plus répandus, nichant aussi bien dans les haies campagnardes que dans les squares urbains. Mais quand le thermomètre s’affole, ce maître du chant matinal doit revoir ses habitudes. Les études sur le sujet, bien que moins nombreuses que pour des espèces plus exotiques, convergent sur un point : la canicule met son métabolisme et son comportement à rude épreuve. Une recherche publiée dans The Journal of Avian Biology (2021) sur les passereaux européens montre que des températures dépassant 35 °C – un seuil fréquent en Provence ou dans les Bouches-du-Rhône ces dernières années – déclenchent chez le merle des réponses physiologiques et comportementales immédiates pour éviter la surchauffe.

D’abord, il y a la chaleur brute. Contrairement à nous, les oiseaux ne transpirent pas : ils régulent leur température interne – autour de 41 °C pour le merle – par des mécanismes comme le halètement. Une étude de l’Université de Lund (2022) sur les thrushes européennes, incluant Turdus merula, révèle que dès 33 °C, le merle ouvre son bec pour accélérer sa respiration, expulsant la chaleur par évaporation via les voies respiratoires. Ce processus, observé dans des jardins marseillais lors de la canicule de juillet 2024 (43 °C), est efficace mais coûteux en eau – un bien rare quand les points d’eau s’assèchent. Les relevés de l’INRAE dans le sud-est cette année-là montrent une baisse de 20 % des ressources hydriques disponibles en été, obligeant les merles à chercher des alternatives.

Le comportement s’adapte en conséquence. Là où le merle passe ses matinées à fouiller le sol à la recherche d’invertébrés – vers, escargots, insectes –, les études de terrain, comme celles menées par l’Observatoire Régional sur l’Agriculture et le Changement Climatique (ORACLE) en 2023, notent une nette réduction d’activité dès que le mercure dépasse 35 °C. À Marseille, des ornithologues bénévoles de la LPO PACA ont observé cet été des merles quasi immobiles sous les ombrages des platanes ou des pins parasols entre 11h et 17h, les heures les plus chaudes. Leurs ailes légèrement écartées du corps – un réflexe appelé « wing-drooping » dans une étude de Climate Change Responses (2016) – permettent de dissiper la chaleur, tandis qu’ils évitent les sols brûlants pour se percher dans les buissons ou sur les branches basses.

L’alimentation, elle, devient une quête stratégique. En temps normal, le merle est un omnivore opportuniste, se régalant de baies juteuses – mûres, figues – et de vers qu’il extirpe de la terre humide. Mais en canicule, la donne change. Les sols secs, durcis par des semaines sans pluie – jusqu’à 40 jours consécutifs dans le Var en 2024 selon Météo-France –, rendent les vers rares, forçant les merles à se rabattre sur les fruits disponibles. Une observation du Muséum national d’Histoire naturelle (2023) dans le sud-est note une augmentation de 30 % de leur consommation de baies durant ces périodes, souvent au détriment des cultures locales – un casse-tête pour les agriculteurs déjà éprouvés par la sécheresse.

L’eau, essentielle à leur survie, devient une obsession. Les études montrent que le merle, capable de tirer une partie de son hydratation de sa nourriture (vers humides, fruits juteux), doit trouver des points d’eau en canicule pour compenser les pertes liées au halètement. À Marseille, où les fontaines publiques se comptent par dizaines, les relevés de la LPO PACA en 2024 ont capté une hausse de 40 % des visites de merles autour de ces oasis urbaines. Dans les collines du Garlaban ou les calanques, les oiseaux s’aventurent près des rares ruisseaux encore actifs, un comportement risqué quand les prédateurs – chats, rapaces – guettent ces derniers refuges humides.

Les impacts de ces vagues de chaleur sur les merles ne sont pas anodins. Physiologiquement, le stress thermique peut tuer : une étude de l’Université de Pretoria (2022) sur des passereaux similaires estime qu’à 45 °C avec 40 % d’humidité, le seuil létal est atteint après six heures sans refroidissement. En France, où l’indice de chaleur humide reste modéré (autour de 30-35 °C), les merles résistent mieux, mais les mortalités grimpent. Les centres de soins de la LPO, comme celui de Buoux dans le Vaucluse, ont signalé en 2024 une hausse de 15 % des admissions de merles déshydratés ou épuisés lors des canicules de juillet et août – souvent des jeunes, moins aptes à gérer la chaleur.

Leur cycle de vie s’en trouve aussi bousculé. Les merles nichent de mars à juillet, mais les études du programme « Météo à l’École » (2023) montrent que des étés précoces et torrides – 38 °C dès juin dans les Bouches-du-Rhône – perturbent les couvées tardives. Les nids, souvent placés bas dans les buissons, deviennent des étuves, et les parents peinent à nourrir des oisillons affamés quand les proies se raréfient. Une analyse de The Auk (2021) sur les thrushes européens note une baisse de 10 % du succès reproducteur lors des années caniculaires, un chiffre que la LPO française corrobore localement : en 2024, les deuxièmes nichées ont été rares dans les jardins marseillais.

Socialement, le merle adapte ses interactions. Territorial en temps normal – le mâle défend son coin avec des « tchouc-tchouc » stridents –, il devient plus tolérant en canicule. Les observations de terrain dans le parc Longchamp en 2024 révèlent des groupes de merles partageant les rares zones d’ombre ou points d’eau, une trêve forcée face à un ennemi commun : la chaleur. Cette solidarité, analysée dans Animal Behaviour (2020), est une stratégie de survie, mais elle expose aussi les oiseaux à des risques accrus de prédation ou de maladies – les points d’eau concentrent les contacts.

Et demain ? Les perspectives ne sont pas roses. Les projections du GIEC (SSP5-8.5), sans réduction drastique des émissions, annoncent des étés à 50 °C dans le sud de la France d’ici 2050, voire 2040. Une étude du CNRS (2024) sur les passereaux méditerranéens prédit une chute de 20 à 30 % des populations de merles dans ces scénarios, liée à la raréfaction de l’eau et des proies. À Marseille, le plan canicule municipal – piscines gratuites, fontaines – aide indirectement les oiseaux, mais des actions ciblées émergent. La LPO PACA expérimente depuis 2023 des « abreuvoirs à oiseaux » dans les parcs, des bacs peu profonds qui, selon leurs relevés, attirent 50 % de merles en plus lors des alertes orange. À plus grande échelle, le Pacte Vert européen soutient la végétalisation urbaine – 10 000 arbres plantés à Marseille en 2024 –, offrant ombre et humidité, un refuge vital pour ces passereaux.

En somme, le merle noir, cet habitué de nos matins, livre une bataille silencieuse en période caniculaire. Studies et relevés dressent un portrait d’un oiseau résilient mais vulnérable : il halète, se repose, cherche l’eau et les fruits, ajuste ses priorités pour survivre. Les impacts – stress, mortalité, reproduction en péril – rappellent que la chaleur n’épargne personne, pas même les plus familiers. À Marseille, où chaque été repousse les limites, son comportement est un miroir de notre propre lutte : s’adapter, oui, mais jusqu’à quand ? Sous un ciel qui s’embrase, le merle continue de chanter – plus doucement, peut-être, mais toujours là, un symbole d’endurance dans un monde qui chauffe.

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